
NAIROBI/PARIS (LE GRAND COURANT) — Le Sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, a réuni 35 chefs d'État africains, plus de 6 000 participants et s'est conclu par l'annonce de 23 milliards d'euros d'investissements, dont 3,76 milliards dédiés au numérique et à l'intelligence artificielle. Lors de ce sommet inédit — premier du genre organisé dans un pays anglophone —, la France a affirmé sa volonté de construire un "troisième bloc" pour l'IA aux côtés de l'Afrique, face au duopole technologique américano-chinois. Le Secrétariat général pour l'investissement a annoncé le lancement du réseau Africa Forward AI Clusters, soutenu par France 2030 à hauteur de 360 millions d'euros. Le président kenyan William Ruto, qui a dit "féliciter" Emmanuel Macron pour ce "recalibrage de la relation entre la France et l'Afrique", a réaffirmé que son continent n'était plus "en quête d'aide ou de prêts", mais d'investissements pour prendre "le train de la révolution technologique de l'IA".
Nairobi, une première : ce que le lieu dit avant les mots
Il y a une géographie du symbole. Et Nairobi, le 11 mai 2026, en était la démonstration la plus éloquente. Pour la première fois dans l'histoire du sommet Afrique-France — créé en 1973 —, la réunion des chefs d'État des deux rives se tenait dans un pays anglophone. Le Kenya, "Silicon Savannah" de l'Afrique de l'Est, hub technologique continental, porte d'entrée vers un milliard d'Africains que la France n'avait jamais eu comme interlocuteurs privilégiés dans ce format.
Ce choix n'était pas anodin. Il était, en réalité, la première annonce du sommet — avant même que le premier discours soit prononcé. En coprésidant Africa Forward avec William Ruto, Emmanuel Macron signifiait que la France renonce à son "pré carré francophone" — désormais fragilisé par les ruptures successives avec le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad — pour embrasser une diplomatie panafricaine beaucoup plus large. "Les Français ont compris qu'ils ne pouvaient plus parler à l'Afrique depuis Dakar, Abidjan ou Libreville uniquement", confie un conseiller présidentiel ouest-africain. "Nairobi marque un basculement stratégique vers l'Afrique anglophone et les hubs technologiques."
Le format lui-même portait cette rupture. Dans les anciens formats, "les dirigeants français seraient venus dire aux Africains : Voilà ce qui est bon pour vous, on va vous aider", a reconnu Macron avec un franc-parler inattendu devant l'amphithéâtre de l'Université de Nairobi. "C'est plus du tout ce dont l'Afrique a besoin et ce qu'elle veut entendre." William Ruto lui a fait écho avec une formule qui a parcouru la salle comme une onde : l'Afrique n'est plus "en quête d'aide ou de prêts", mais d'investissements "pour prendre le train de la révolution technologique de l'intelligence artificielle". Et Macron d'ajouter, sous les rires d'un amphithéâtre ravi : "Ça tombe bien parce que nous, on n'a plus totalement les moyens non plus, si on est lucide."
Ce moment — deux présidents admettant ensemble, avec humour, que le rapport de force avait changé — résume à lui seul le tournant que ce sommet entendait incarner. Après des décennies de relation asymétrique, Paris et ses partenaires africains cherchaient à Nairobi un nouveau langage : celui du co-investissement, de la souveraineté partagée et de la complémentarité technologique. Si ce langage se traduit en actes, il redessinerait non seulement la relation France-Afrique, mais aussi les contours d'un monde numérique aujourd'hui dominé par deux puissances qui n'ont rien demandé à personne.
Le sommet était placé sous une ambition déclarée : construire un partenariat "d'égal à égal, fondé sur des intérêts partagés et des résultats tangibles", selon le site officiel Africa Forward Summit (africaforwardsummit.go.ke). Plus de 2 000 acteurs politiques, économiques et de la société civile, dont 500 jeunes talents, y ont participé selon l'AFD. D'autres sources évoquent jusqu'à 4 000, voire 6 000 participants — les chiffres varient selon les sources, mais le signal est identique : le sommet Africa Forward 2026 était, dans son format et dans son ambition, sans précédent.
Le troisième bloc IA : la grande ambition de France 2030 en Afrique
C'est la ligne que peu de médias ont décryptée avec suffisamment de précision, mais qui constitue peut-être la décision la plus structurante du sommet Africa Forward : l'affirmation explicite, par le Secrétariat général pour l'investissement français, de la volonté de construire un "troisième bloc" pour l'intelligence artificielle mondiale.
"Trois mois après le sommet de l'IA en Inde, le Secrétariat général pour l'investissement réaffirme, dans le cadre du plan France 2030, sa volonté de construire un troisième bloc pour l'intelligence artificielle", dans un communiqué qui ne laisse aucune place à l'ambiguïté. L'IA dont il est question n'est pas celle de la Silicon Valley ou de Zhongguancun. Elle est "inclusive et résiliente", "éthique et décentralisée", construite selon des "lignes démocratiques" — un vocabulaire qui distingue explicitement ce projet des modèles dominants de l'IA américaine et de l'IA chinoise.
La substance de cette ambition repose sur plusieurs dispositifs concrets. Le premier et le plus structurant est le réseau Africa Forward AI Clusters. La France dispose déjà de 9 clusters IA sur son territoire, financés par France 2030 à hauteur de près de 360 millions d'euros, en lien avec l'INRIA. À Nairobi, le gouvernement français a annoncé l'extension de ce réseau au continent africain, avec la signature de lettres d'intention dans six pays : le Bénin, le Ghana, le Maroc, l'Égypte, le Kenya et l'Afrique du Sud. Ces lettres d'intention préfigurent la construction d'un réseau de "clusters Afrique-France" s'appuyant sur des coopérations entre universités africaines et acteurs français.
L'architecture de ces partenariats est précisément définie. Elle comprend notamment : une chaire entre CentraleSupéléc et l'Université de Nairobi, un hackathon organisé conjointement avec la Data Labelling Association du Kenya, l'Université de Yale et l'Institut Polytechnique de Paris, dont l'objectif est ambitieux — créer "la première cartographie mondiale de tous les travailleurs impliqués dans la création de modèles d'IA les plus utilisés". Ce hackathon vise à corriger une asymétrie fondamentale : celle d'une chaîne de production de l'IA où la donnée et la valeur sont captées par une poignée d'acteurs — essentiellement américains et chinois — tandis que la main-d'œuvre impliquée dans l'annotation et la labellisation des données se trouve souvent dans des pays du Sud.
La dimension numérique du sommet Africa Forward ne se limite pas aux clusters IA. Selon l'Élysée, sur les 23 milliards d'euros d'investissements annoncés — 14 milliards d'investissements français et 9 milliards africains —, le numérique et l'IA représentent 3,76 milliards d'euros, soit le deuxième secteur le plus financé après la transition énergétique (4,3 milliards). Ces chiffres doivent être mis en perspective : ils représentent plus que le budget total alloué par la France à l'aide publique au développement pour l'Afrique en 2024.
Orange a quant à lui annoncé vouloir former plus de trois millions de jeunes Africains aux métiers du numérique d'ici 2030, tout en développant des modèles d'IA intégrant des langues africaines. Une initiative qui combine formation de masse et souveraineté linguistique — deux piliers d'une IA réellement inclusive. Car une IA qui ne parle qu'anglais, français ou mandarin n'est pas une IA inclusive. Une IA qui parle swahili, haoussa, yoruba ou amharique l'est peut-être davantage.
Le diagnostic : moins de 2% des data centers mondiaux en Afrique, pour un marché à 180 milliards
Pour comprendre l'urgence de ce qui a été annoncé à Nairobi, il faut partir d'un chiffre. Un seul chiffre, mais qui dit tout : moins de 2% des data centers mondiaux sont installés en Afrique, alors que l'économie numérique africaine pourrait atteindre 180 milliards de dollars dans les prochaines années, selon les estimations présentées lors du sommet.
Ce paradoxe de la dépendance numérique est la toile de fond de toutes les discussions sur l'IA en Afrique. Le continent africain héberge 1,4 milliard de personnes, dont une majorité sous les 25 ans — la population la plus jeune du monde. Cette jeunesse est connectée, créative et entrepreneuriale. Mais les données qu'elle génère, les services numériques qu'elle consomme, les algorithmes qui organisent sa vie quotidienne — tout cela est traité dans des data centers situés à Ashburn en Virginie, à Singapour ou à Francfort. L'Afrique produit des données et les exporte sans valeur ajoutée vers des serveurs étrangers. Elle n'est pas productrice de technologie. Elle en est consommatrice.
Macron l'a formulé avec une netteté inhabituelle devant la jeunesse à l'Université de Nairobi : "Quel est notre défi commun, Europe et Afrique ? C'est de ne pas dépendre. Il y a une opposition entre les entrepreneurs et les consommateurs. Les solutions sont conçues aux États-Unis ou en Chine. Lorsqu'on parle de l'intelligence artificielle, beaucoup d'entre nous, aujourd'hui, sommes des consommateurs. Nous avons une bataille partagée au niveau de l'investissement pour construire l'autonomie stratégique pour l'Europe et l'Afrique".
Cette rhétorique de l'"autonomie stratégique partagée" mérite qu'on l'analyse avec une lucidité bienveillante. Elle est sincère dans ses intentions — du moins en apparence. Mais elle est aussi une réponse à une réalité géopolitique que Paris ne peut plus ignorer. En 2025, les échanges commerciaux entre la Chine et l'Afrique ont dépassé 295 milliards de dollars. Ceux de la France stagnent autour de 65 milliards. Les groupes chinois contrôlent déjà des pans entiers des chaînes d'approvisionnement minières africaines. Huawei a construit les réseaux 4G de plus de 40 pays africains. ByteDance (TikTok) domine le temps d'écran des jeunes africains urbains.
Dans ce contexte, le "troisième bloc IA" franco-africain n'est pas seulement une ambition économique. C'est une réponse géopolitique. Et la France, qui avait passé vingt ans à gérer l'Afrique par le prisme sécuritaire — avec les résultats que l'on sait — revient désormais par la porte de l'économie et de la technologie. "La France revient par l'économie parce qu'elle a perdu le monopole du sécuritaire", analyse un diplomate présent à Nairobi.

23 milliards, 250 000 emplois, Farm Plus et AIM 2030 : le bilan concret
Au-delà des grands discours sur la souveraineté numérique, le sommet Africa Forward a produit une série d'annonces concrètes dont il faut mesurer à la fois la portée et les limites.
L'annonce principale — 23 milliards d'euros d'investissements — a fait les manchettes. Mais ce chiffre mérite d'être décomposé. Sur les 23 milliards, 14 milliards constituent des investissements français (publics et privés) et 9 milliards sont des investissements africains en Afrique, selon l'Élysée. Les secteurs d'intervention sont : la transition énergétique (4,3 Mds€), le numérique et l'IA (3,76 Mds€), l'économie bleue (3,3 Mds€), l'agriculture (1 Md€) et la santé (942 M€). L'Élysée annonce que ces investissements devraient créer "plus de 250 000 emplois directs en France et en Afrique".
Ces chiffres ont une dimension symbolique forte. Mais plusieurs économistes et diplomates africains présents à Nairobi ont émis des réserves sur la comparaison implicite avec la présence économique chinoise. "Les Européens parlent enfin d'industrialisation africaine… après avoir passé vingt ans à financer surtout des matières premières", glisse un ministre est-africain. La prudence est de mise : un investissement annoncé lors d'un sommet n'est pas un investissement décaissé. Et l'histoire des "grands plans" franco-africains est jalonnée de promesses qui ont mis des années à se concrétiser, voire qui ne l'ont jamais fait.
Parmi les annonces sectorielles les plus significatives : dans le domaine de la santé, Proparco a annoncé 20 millions de dollars pour soutenir le laboratoire sud-africain Biovac afin de renforcer la production locale de vaccins. L'initiative AIM 2030 de la Banque mondiale, annoncée par Macron, vise à doubler la production locale de médicaments en Afrique d'ici 2030. Le transfert de technologie du vaccin contre le Chikungunya de l'Institut Pasteur vers l'Institut Pasteur de Dakar a également été acté.
Dans le domaine agricole, le lancement de l'initiative Farm Plus avec Proparco vise à aider les acteurs africains à "monter en gamme sur la chaîne de valeur" et à "assurer la résilience alimentaire du continent" . Et dans le secteur de l'IA — au cœur du projet politique du sommet —, le lancement du réseau Africa Forward AI Clusters, soutenu par de nouveaux câbles sous-marins et des fonds d'amorçage pour les start-ups, représente la décision la plus structurante pour l'écosystème technologique africain.
Il y a aussi des absences et des silences qui parlent. La question sécuritaire — le retrait des forces françaises du Sahel, la présence russe au Mali et au Burkina Faso — a hanté les coulisses du sommet sans jamais être mise sur la table principale des discussions. "Même absents, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont hanté tout le sommet". Un sommet panafricain sans ces trois pays, c'est une carte avec des pays blancs. Paris a voulu regarder devant. Le passé regardait derrière.
Africa Forward au G7 d'Évian : ce n'est qu'une première étape
Pour plusieurs diplomates présents à Nairobi, le sommet Africa Forward n'était finalement qu'une première étape. Le véritable rendez-vous se jouera en juin à Évian lors du G7 présidé par la France. Car Emmanuel Macron veut désormais internationaliser la question africaine au cœur des grandes rivalités mondiales : dette, énergie, sécurité, minerais, climat, intelligence artificielle, gouvernance mondiale.
L'invitation accordée au président kényan William Ruto pour le G7 d'Évian confirme ce basculement stratégique. À Paris, plusieurs conseillers considèrent désormais Nairobi comme un futur centre névralgique de l'influence occidentale face à la montée chinoise dans l'Est africain. Et le projet de réforme de l'architecture financière internationale — que Macron et Ruto porteront d'une seule voix à Évian — est peut-être la décision la plus politiquement significative du sommet.
"L'Afrique ne peut pas continuer d'occuper les marges du système financier mondial tout en portant l'un des plus grands potentiels économiques du monde", avait martelé William Ruto lors de sa déclaration de clôture. La Banque africaine de développement a reçu un mandat pour devenir "le pivot d'une nouvelle architecture financière africaine, capable de garantir les investissements privés et de réduire les risques perçus". Une ambition qui dépasse largement le cadre franco-africain pour s'inscrire dans la recomposition des institutions multilatérales mondiales.
Ce que je retiens de ce sommet, c'est un paradoxe productif. Africa Forward 2026 était simultanément sincère dans son ambition de rupture et contraint par l'héritage qu'il entendait dépasser. La France n'arrive pas à Nairobi vierge de son histoire. Elle arrive avec le poids de cinq siècles de présence africaine — coloniale, puis néocoloniale, puis militaire — dont les effets continuent de structurer la perception qu'ont d'elle les peuples du continent. Et les 23 milliards annoncés, aussi réels qu'ils soient, ne suffiront pas à effacer cette mémoire.
Mais ce sommet a posé quelque chose d'important : le cadre d'une nouvelle conversation. Une conversation qui reconnaît la dépendance comme un problème commun — Europe et Afrique face aux géants technologiques américains et chinois —, qui refuse le paradigme de l'aide pour lui substituer celui de l'investissement, et qui place l'intelligence artificielle au cœur d'un projet de souveraineté partagée.
Si ce cadre tient dans la durée, s'il se concrétise en clusters IA fonctionnels, en câbles sous-marins déployés, en startups africaines financées et en jeunes formés aux métiers du numérique, alors Africa Forward 2026 sera retenu comme le début d'une relation réellement nouvelle. Si ces annonces restent lettre morte — comme tant d'autres avant elles —, il sera une page supplémentaire dans le grand livre des bonnes intentions franco-africaines.
L'histoire jugera. Mais le Kenya, à mi-chemin entre la Silicon Valley et Zhongguancun, est peut-être le meilleur endroit pour commencer à réécrire un chapitre.
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