
L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié, début juin, ses Perspectives économiques placées sous le titre « Sous pression ». Dans sa fiche consacrée au Maroc, l'institution table sur une croissance du produit intérieur brut de 5% en 2026, contre 4,6% en 2025, portée par un net rebond agricole et la poursuite des grands chantiers d'infrastructure. Mais ce diagnostic positif s'accompagne d'une série d'alertes sur des vulnérabilités structurelles : dépendance aux importations d'énergie à hauteur de 90%, chômage des jeunes supérieur à 37%, économie informelle et corruption persistante dans les marchés publics.
« Sous pression » : ce que dit le dernier rapport de l'OCDE sur le Maroc
Le titre choisi par l'Organisation de coopération et de développement économiques pour ses Perspectives économiques de juin 2026 résume, à lui seul, l'état d'esprit dans lequel l'institution aborde la conjoncture mondiale. « Sous pression » : c'est ainsi que l'OCDE qualifie une économie internationale tiraillée entre tensions commerciales, incertitudes géopolitiques et déséquilibres persistants. Et le Maroc, loin de faire exception, occupe dans ce rapport une place qui mérite d'être analysée avec attention, tant elle illustre les paradoxes d'une trajectoire de croissance soutenue, mais encore fragile sur le plan structurel.
Dans sa fiche-pays consacrée au Royaume, l'OCDE projette en effet une accélération de la croissance du produit intérieur brut, qui passerait de 4,6% en 2025 à 5% en 2026, avant un léger ralentissement à 3,9% en 2027. Il s'agit là d'une des meilleures performances macroéconomiques enregistrées par le Maroc depuis plusieurs années, et d'un chiffre qui place le Royaume parmi les économies les plus dynamiques de sa région. Mais cette performance de surface, aussi enthousiasmante soit-elle pour les opérateurs économiques et les investisseurs, dissimule une réalité plus nuancée, que l'institution basée à Paris détaille avec une précision qui mérite d'être saluée.
Car au-delà des grands agrégats macroéconomiques, l'OCDE consacre une part significative de son analyse à ce qu'elle appelle les vulnérabilités structurelles de l'économie marocaine : une dépendance énergétique massive aux importations, un marché du travail qui continue d'exclure une large partie de la jeunesse et des femmes, une économie informelle qui freine la collecte fiscale, et une perception de la corruption dans les marchés publics qui reste, selon les propres termes du rapport, à un niveau élevé. Autant de sujets qui, mis bout à bout, dessinent l'agenda des réformes que le Royaume devra mener pour transformer cette dynamique de croissance en un développement réellement durable et inclusif.
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Le premier enseignement du rapport de l'OCDE tient à l'origine de cette accélération de la croissance. Deux moteurs principaux sont identifiés par l'institution. Le premier est d'ordre climatique : les précipitations exceptionnelles enregistrées au cours de l'hiver ont permis de reconstituer les réserves d'eau du pays après plusieurs années de sécheresse, et devraient entraîner un rebond spectaculaire de la production agricole, de l'ordre de 15% sur l'année 2026. Un chiffre qui, à lui seul, illustre la dépendance encore importante de l'économie marocaine aux aléas climatiques, et la fragilité d'une croissance qui repose en partie sur un facteur par nature aléatoire et difficilement prévisible d'une année à l'autre.
Le second moteur identifié par l'OCDE est plus structurel : il s'agit de la poursuite des investissements publics dans les grandes infrastructures, qui continuent d'alimenter l'activité dans les secteurs manufacturier et de la construction. Cette dynamique d'investissement, déjà observée dans les précédentes éditions des Perspectives économiques de l'OCDE, est notamment liée à la préparation de grands événements sportifs internationaux, au premier rang desquels la Coupe du monde de football 2026, que le Maroc accueillera en partie, et celle de 2030, que le Royaume coorganisera avec l'Espagne et le Portugal.
Sur le plan de la demande intérieure, le rapport souligne également la solidité de la consommation privée, soutenue en 2025 par le recul de l'inflation, l'amélioration de la confiance des consommateurs et les retombées économiques de ces grands chantiers. Les exportations et les recettes touristiques étaient elles aussi en hausse au début de l'année 2026, tout comme la confiance des entreprises, avant qu'un choc extérieur ne vienne perturber cette dynamique globalement favorable : celui de la flambée des prix de l'énergie liée au conflit au Moyen-Orient, qui constitue précisément le fil rouge du diagnostic de vulnérabilité dressé par l'OCDE.
Le talon d'Achille énergétique : une économie exposée à 90% aux importations
S'il fallait résumer en une seule donnée la principale fragilité structurelle identifiée par l'OCDE, ce serait sans doute celle-ci : 90% des besoins énergétiques du Maroc sont couverts par des importations. Une proportion qui place le Royaume, selon la classification retenue par l'institution, dans le groupe des pays dont la consommation d'énergie est très majoritairement importée, aux côtés de la Turquie, du Pakistan et de plusieurs économies d'Asie du Sud-Est. Cette dépendance structurelle expose directement l'économie marocaine aux soubresauts des marchés mondiaux de l'énergie, et le contexte géopolitique actuel en offre une illustration particulièrement concrète.
Les conséquences de cette exposition sont déjà mesurables dans les chiffres de l'inflation. Après un net recul des prix alimentaires qui avait permis de ramener l'inflation à seulement 0,7% en 2025, l'OCDE anticipe désormais un rebond à 3,2% en 2026, sous l'effet conjugué de la hausse des prix de l'énergie et des produits alimentaires. Le rapport précise que l'inflation atteignait déjà 1,7% en avril 2026, avant un reflux anticipé à 1,4% en 2027. Autre indicateur révélateur de cette pression externe : le déficit de la balance courante, qui dépassait déjà 2,2% du produit intérieur brut en 2025, devrait se creuser à 3,1% en 2026, puis 3,3% en 2027, sous l'effet du renchérissement de la facture des importations.
Face à ce constat, l'OCDE ne se contente pas d'un diagnostic : l'institution formule également une série de recommandations destinées à réduire cette vulnérabilité dans la durée. Elle préconise ainsi une diminution de la part des combustibles fossiles dans le mix énergétique national, une accélération du déploiement des énergies renouvelables, et un renforcement de l'efficacité énergétique, notamment par l'adoption de normes plus strictes dans le bâtiment, les transports et l'industrie. Selon le rapport, de telles mesures permettraient non seulement d'améliorer la sécurité énergétique du Royaume, mais aussi de renforcer sa résilience face aux chocs climatiques, deux dimensions qui, dans le cas marocain, apparaissent de plus en plus indissociables.

Les phosphates, un amortisseur précieux mais lui aussi exposé aux tensions géopolitiques
Dans ce contexte de pression externe sur le front énergétique, les phosphates jouent pour le Maroc un rôle d'amortisseur économique non négligeable. Selon les données reprises dans le rapport de l'OCDE, ce secteur représentait 21% des recettes d'exportation du Royaume en 2025. Premier producteur mondial de phosphates, le Maroc bénéficie par ailleurs, de façon presque paradoxale, des tensions géopolitiques actuelles : la perturbation des exportations d'engrais en provenance du golfe Persique, elle-même liée au conflit régional, redirige une partie de la demande mondiale vers le Royaume, offrant ainsi un débouché supplémentaire à sa production.
Mais l'OCDE met en garde contre une lecture trop optimiste de cette situation. Car la chaîne de production marocaine des engrais phosphatés dépend elle-même, pour certains de ses intrants essentiels, des importations d'ammoniac et de soufre en provenance des économies du Golfe. En d'autres termes, l'avantage concurrentiel ponctuel que retire le Maroc de la crise actuelle repose en partie sur des approvisionnements qui pourraient être perturbés par cette même crise s'il venait à se prolonger. Le rapport souligne ainsi explicitement le risque qu'une prolongation du conflit perturbe l'approvisionnement nécessaire à la production nationale d'engrais, illustrant la complexité des interdépendances économiques mondiales dans lesquelles s'inscrit désormais l'économie marocaine.
Sur le plan commercial, l'OCDE dresse par ailleurs une géographie précise des risques auxquels le Maroc est exposé. L'Union européenne représente à elle seule environ 60% des exportations de biens du Royaume, ce qui rend la trajectoire économique marocaine particulièrement sensible à l'évolution de la conjoncture européenne. À l'inverse, l'exposition directe aux États-Unis demeure limitée, ces derniers ne représentant que 3% des exportations marocaines de biens. Une donnée qui relativise l'impact direct, sur l'économie nationale, des tensions tarifaires entre Washington et le reste du monde, même si des effets indirects, transmis via l'Union européenne, restent un facteur de risque à surveiller pour les prochains trimestres.
Marché du travail, finances publiques et agenda des réformes : les chantiers prioritaires identifiés par l'OCDE
Si les grands indicateurs macroéconomiques sont globalement orientés à la hausse, le marché du travail marocain reste, selon l'OCDE, l'un des points de vigilance les plus sérieux. Le taux de chômage global a certes légèrement reculé, passant de 13,4% en 2024 à 13% en 2025, mais cette moyenne masque des disparités très marquées : le chômage des jeunes atteint 37,2%, et celui des femmes s'établit à 20,5%. Des niveaux que l'institution qualifie sans détour d'élevés, et qui appellent selon elle des réformes en profondeur. Le rapport anticipe d'ailleurs une amélioration très limitée de la situation globale, avec un recul du taux de chômage de seulement 0,3 point de pourcentage en 2026, avant une stabilisation en 2027.
Pour répondre à ce défi, l'OCDE formule plusieurs recommandations concrètes : élargir l'accès aux services de garde d'enfants afin de faciliter l'entrée des femmes sur le marché du travail, lutter contre les stéréotypes de genre dans l'orientation professionnelle, et renforcer la formation en entreprise pour améliorer l'employabilité des jeunes. L'institution préconise également davantage de flexibilité dans les contrats de travail, tout en renforçant en parallèle les incitations à rejoindre le secteur formel, dans un pays où l'économie informelle reste, selon le rapport, l'un des principaux freins à l'élargissement de la base fiscale et à l'amélioration de la productivité globale.
Sur le plan des finances publiques, en revanche, le diagnostic de l'OCDE est plus rassurant. Le déficit budgétaire marocain a été ramené de 3,9% du produit intérieur brut en 2024 à 3,5% en 2025, et devrait converger vers 3% sur la période 2026-2027. Cette trajectoire de consolidation s'appuie notamment sur la dynamique des recettes fiscales, elle-même portée par l'activité économique et par des réformes fiscales en cours qui, selon le rapport, élargissent progressivement la base d'imposition et renforcent l'application de la législation. Le gouvernement a par ailleurs choisi de réactiver certaines mesures de soutien au secteur des transports, sans toutefois mettre en place de nouvelles aides directes aux ménages, un choix que l'OCDE juge globalement cohérent, tout en avertissant qu'un choc énergétique prolongé pourrait conduire à des dépenses publiques supérieures aux prévisions actuelles. Côté politique monétaire, Bank Al-Maghrib maintient son taux directeur à 2,25% depuis mars 2025, et l'OCDE n'anticipe aucune nouvelle baisse à court terme, compte tenu du rebond temporaire de l'inflation attendu cette année.
Enfin, au-delà de ces projections conjoncturelles, l'OCDE consacre une partie de son rapport aux réformes structurelles jugées indispensables pour que la croissance marocaine devienne, selon les termes employés par l'institution, à la fois forte et inclusive. Cinq chantiers prioritaires sont identifiés : la réduction de l'économie informelle, le renforcement du capital humain, la stimulation de la productivité, la lutte contre la corruption et l'accélération de la transition énergétique. Sur ce dernier point, l'institution se montre particulièrement directe, estimant que si le cadre institutionnel de lutte contre la corruption a été renforcé ces dernières années, des efforts supplémentaires restent nécessaires, le niveau de corruption perçue dans les marchés publics demeurant élevé. Une remarque qui prend un relief particulier dans un contexte où les grands projets d'infrastructure constituent précisément l'un des principaux moteurs de la croissance marocaine identifiés par le rapport lui-même. L'OCDE recommande enfin une hausse progressive des prix de l'eau et un renforcement des politiques climatiques, afin d'améliorer la résilience du Royaume face aux chocs hydriques, un enjeu d'autant plus sensible que le rebond agricole attendu en 2026 repose sur une pluviométrie hivernale exceptionnelle, par nature difficile à reproduire d'une année sur l'autre.
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