Le Groupe de la Banque mondiale a approuvé fin mars 2026 une quatrième phase du Programme pour la résilience des systèmes alimentaires en Afrique de l’Ouest (FSRP), dotée de 46 millions de dollars. Cette initiative, baptisée AICCRA-FSRP4, vise à renforcer la sécurité alimentaire dans une région où plus de 52,8 millions de personnes risquent de basculer dans une insécurité alimentaire aiguë d’ici août 2026, selon les dernières analyses de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Conflits armés, chocs climatiques, hausse des prix des intrants agricoles – engrais notamment – et baisse des financements humanitaires fragilisent gravement une population sahélienne déjà vulnérable. Le nouveau financement, alloué au Centre international de physiologie et d’écologie des insectes (ICIPE), sera déployé dans six pays – Éthiopie, Ghana, Kenya, Mali, Sénégal et Zambie – pour y développer des innovations agricoles adaptées au changement climatique et y créer des emplois.

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52,8 millions de personnes menacées : le spectre de la faim s’aggrave au Sahel

La région de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel traverse une crise alimentaire et nutritionnelle d’une ampleur inédite. Selon les dernières analyses du Cadre Harmonisé réalisées dans 15 pays, plus de 41,8 millions de personnes se trouvent actuellement en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Si aucune action supplémentaire n’est engagée, ce chiffre pourrait atteindre 52,8 millions durant la période de soudure, qui s’étend de juin à août 2026. Quatre pays – le Nigéria, le Tchad, le Cameroun et le Niger – concentrent à eux seuls 77 % des personnes touchées. Plus alarmant encore, plus de 15 000 personnes dans l’État de Borno, au nord-est du Nigéria, risquent de basculer dans une situation de « Catastrophe » (phase 5 de l’échelle du Cadre Harmonisé), ce qui constituerait un seuil critique rarement atteint depuis une décennie.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) va encore plus loin dans son évaluation, estimant que 55 millions de personnes dans la région pourraient souffrir de la faim à un niveau de crise ou pire d’ici l’été 2026. Plus de 13 millions d’enfants devraient également souffrir de malnutrition cette année.

Je regarde ces chiffres avec effroi : derrière chaque million se cachent des vies réduites à la survie, des mères qui ne peuvent plus nourrir leurs enfants, des agriculteurs qui abandonnent des terres ancestrales. L’ironie tragique est que l’Afrique de l’Ouest, berceau de civilisations agricoles millénaires, ne parvient plus à produire suffisamment pour ses propres enfants. La faim progresse non pas parce qu’il n’y aurait pas assez à manger sur la planète, mais parce que l’accès à la nourriture est devenu un privilège, là où il devrait être un droit fondamental.

Les causes de cette aggravation sont multiples et interconnectées. Les conflits armés persistants – dans le bassin du Lac Tchad, la région du Liptako-Gourma qui chevauche le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ainsi que les régions anglophones du Cameroun – limitent l’accès aux terres agricoles et perturbent les marchés. Les chocs climatiques – sécheresses prolongées, inondations, invasion de criquets – réduisent les rendements agricoles. L’inflation galopante et la hausse des prix des denrées alimentaires et des intrants agricoles pèsent lourdement sur les ménages les plus pauvres. Enfin, la baisse des financements humanitaires réduit la capacité des organisations à répondre aux besoins urgents.

Selon un responsable de la FAO, la crise alimentaire résulte d’une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement. L’insécurité persistante, les chocs climatiques, la pression économique et la baisse des financements compromettent les efforts de prévention et la couverture des besoins prioritaires. La FAO appelle à une action collective urgente pour renforcer la réponse humanitaire et mettre en place des solutions durables, mais les fonds manquent.

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Le conflit au Moyen-Orient, nouveau coup dur pour l’agriculture sahélienne

La guerre au Moyen-Orient et le blocage partiel du détroit d’Ormuz depuis fin février 2026 ont provoqué une flambée des prix des engrais et des carburants sur les marchés mondiaux. Pour le Sahel, région où l’agriculture est majoritairement pluviale et où la saison des semis est concentrée sur une courte fenêtre de mai à juillet, ce choc arrive au pire moment. Les engrais doivent être disponibles au début de la saison ; tout retard ou hausse de prix se répercute directement sur les rendements.

Les petits exploitants, qui n’ont souvent pas accès au crédit, se retrouvent dans l’incapacité d’acheter les intrants nécessaires. Certains revendent leur bétail à perte, d’autres réduisent les surfaces cultivées. Dans un contexte où les réserves alimentaires des ménages sont déjà épuisées en début de cycle agricole, cette situation pourrait avoir des conséquences dramatiques sur les récoltes à venir.

Plusieurs analystes estiment que la flambée des prix des engrais pourrait entraîner une hausse de 17,7 % du nombre de personnes touchées par l’insécurité alimentaire, soit 28 millions d’Africains supplémentaires. Une estimation qui donne le vertige. Le timing de cette crise ne pouvait pas être pire, alors que les populations sahéliennes n’avaient pas encore eu le temps de se remettre des chocs successifs des années précédentes.

46 millions de dollars pour une agriculture climato‑intelligente

C’est dans ce contexte alarmant que la Banque mondiale a approuvé, fin mars 2026, la quatrième phase du Programme pour la résilience des systèmes alimentaires en Afrique de l’Ouest (FSRP). Doté de 46 millions de dollars, ce programme – officiellement dénommé « Accelerating Innovation and Catalyzing Capacity for Resilience in Africa » (AICCRA-FSRP4) – vise à renforcer la sécurité alimentaire tout en accélérant la création d’emplois durables.

Le financement provient de plusieurs sources : l’Association internationale de développement (IDA) – le guichet de la Banque mondiale dédié aux pays les plus pauvres –, le Fonds de développement des politiques et des ressources humaines (PHRD) et le Fonds fiduciaire multi-donateurs Food Systems 2030. Il sera alloué au Centre international de physiologie et d’écologie des insectes (ICIPE), basé à Nairobi, qui agit comme un accélérateur d’innovation.

À première vue, 46 millions de dollars peuvent sembler une goutte d’eau face à l’immensité des besoins – alors que le PAM réclame à lui seul plus de 453 millions de dollars pour les six prochains mois. Mais ce qui compte ici, c’est moins le montant que la méthode. La Banque mondiale ne mise pas sur l’aide humanitaire d’urgence, sur laquelle elle n’a d’ailleurs pas de mandat direct, mais sur une approche structurelle : rendre l’agriculture ouest-africaine plus résiliente, pour qu’elle résiste mieux aux chocs à venir.

L’initiative s’appuie sur les acquis des phases précédentes du FSRP, qui ont déjà atteint 2,9 millions de bénéficiaires, permis à près d’un million de producteurs d’adopter des technologies climato‑intelligentes et réduit l’insécurité alimentaire de 30 % dans les zones ciblées. Ce n’est pas rien. Mais il reste tant à faire.

Le programme bénéficiera à plus de 1,5 million d’agriculteurs et d’acteurs des systèmes alimentaires dans six pays – Éthiopie, Ghana, Kenya, Mali, Sénégal et Zambie – avec des retombées attendues bien au-delà de ces frontières. Il mise sur le passage à l’échelle d’innovations éprouvées : variétés de riz et de maïs résistantes à la sécheresse, plateformes numériques de conseil climatique, et systèmes d’irrigation alimentés par l’énergie solaire. Plus de 250 000 agriculteurs devraient ainsi adopter ces technologies.

L’accent est également mis sur la création d’emplois, l’agriculture employant 52 % de la main-d’œuvre en Afrique. Le projet soutiendra 150 projets entrepreneuriaux, renforcera ou établira 25 incubateurs et accélérateurs, et mobilisera 16,5 millions de dollars de capitaux privés pour débloquer des opportunités d’emploi dans l’agro-industrie et l’agritech.

Un partenariat a notamment été conclu avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) au Maroc, l’une des universités africaines les plus dynamiques en matière de recherche agricole. L’objectif est clair : créer un écosystème où l’innovation ne reste pas enfermée dans les laboratoires mais descend dans les champs.

Parenthèse chiffrée : Selon l’analyse du Cadre Harmonisé de janvier 2026, 41,8 millions de personnes étaient déjà en situation d’insécurité alimentaire aiguë en Afrique de l’Ouest et au Sahel fin 2025. Les projections pour la période de soudure de juin à août 2026 atteignent 52,8 millions. Quatre pays concentrent 77 % des cas : Nigéria, Tchad, Cameroun et Niger. Plus de 15 000 personnes risquent le niveau « Catastrophe » (phase 5) dans l’État de Borno, au Nigéria – un seuil critique rarement atteint en dix ans.

La dimension régionale : une réponse coordonnée face à des risques transfrontaliers

L’originalité du FSRP réside dans son approche régionale. Les risques climatiques, les ravageurs, les maladies des plantes et l’instabilité des marchés ne s’arrêtent pas aux frontières. C’est pourquoi le programme renforce la coopération entre pays voisins et entre institutions régionales telles que le CORAF (Conseil ouest et centre africain pour la recherche et le développement agricoles), l’AGRHYMET (Centre climatique régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel), l’ASARECA pour l’Afrique de l’Est, le CCARDESA pour l’Afrique australe et l’ICPAC pour la Corne de l’Afrique.

Au moins huit institutions nationales et régionales seront renforcées pour fournir des innovations à grande échelle. Les systèmes de données agricoles et les hubs nationaux sur les sols seront améliorés pour faciliter une prise de décision plus précise et tenant compte du climat.

Une responsable de la Banque mondiale souligne que les risques climatiques, les ravageurs, les systèmes de données et les marchés ne s’arrêtent pas aux frontières. En s’associant aux institutions régionales, le programme accélère le transfert d’innovations entre les pays et amplifie l’impact pour l’ensemble du continent.

Cette approche intégrée, qui associe recherche scientifique, innovation technologique et renforcement des capacités institutionnelles, représente un changement de paradigme. Au lieu de multiplier des projets nationaux cloisonnés et souvent redondants, le FSRP mise sur la mutualisation des moyens et le partage des bonnes pratiques. Une idée de bon sens, mais rarement mise en œuvre à cette échelle en Afrique.

L’emploi des jeunes et des femmes au cœur du dispositif

L’un des piliers essentiels du programme est la création d’emplois, en particulier pour les jeunes et les femmes. L’agriculture reste le premier employeur du continent, mais elle est souvent peu rémunératrice et très vulnérable aux aléas. Le FSRP mise sur le développement des compétences et l’entrepreneuriat pour transformer ce secteur.

Cent cinquante projets d’entreprise seront soutenus, vingt-cinq incubateurs et accélérateurs seront renforcés ou créés, et 16,5 millions de dollars de capitaux privés seront mobilisés pour débloquer des opportunités d’emploi dans l’agro-industrie et l’agritech. L’objectif est de stimuler une innovation axée sur le marché, avec un fort potentiel d’emploi.

La Banque mondiale insiste sur ce volet « emploi » dans son communiqué. Un haut responsable déclare que la création d’emplois est un pilier central de cette nouvelle initiative, conçue pour bénéficier à tout un écosystème d’acteurs et approfondir leur engagement à aider les pays africains à construire des systèmes alimentaires plus forts et climato‑intelligents.

Au Sénégal, par exemple, le gouvernement a lancé en février 2026 le Pacte AgriConnect, un partenariat public-privé ambitieux visant à assurer plus de 90 % de sécurité alimentaire au niveau national et à créer 800 000 emplois formels dans le secteur agricole d’ici 2029. Le FSRP vient s’inscrire dans cette dynamique.

Je ne peux m’empêcher d’être frappée par le contraste entre l’ampleur des défis – 55 millions de personnes menacées par la faim – et la modestie relative des moyens engagés. 46 millions de dollars, c’est à peine le prix d’un stade de football en Europe. Mais peut-être est-ce précisément là que se joue l’avenir : dans la capacité à faire beaucoup avec peu, à innover avec des ressources limitées, à construire des solutions durables là où l’urgence humanitaire ne suffit plus. Le FSRP ne résoudra pas à lui seul la crise alimentaire en Afrique de l’Ouest. Mais il démontre qu’une autre voie est possible, celle d’une agriculture plus résiliente, plus intelligente et plus créatrice d’emplois. Reste à savoir si les gouvernements et les bailleurs de fonds auront la volonté politique d’amplifier ce type d’initiatives avant qu’il ne soit trop tard.

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Afrique : l’agriculture passe à l’innovation
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