En RDC, l’idée d’une révision constitutionnelle permettant au président Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat en 2028 suscite une vive polémique. Alors que l’opposition et la société civile dénoncent une « rupture de l’ordre constitutionnel », le camp présidentiel multiplie les initiatives législatives, dont une loi référendaire controversée. Le prix Nobel Denis Mukwege met en garde contre une « trahison impardonnable », tandis que des figures comme Fred Bauma appellent à la mobilisation citoyenne.

Un tabou qui tombe : le président congolais ne se cache plus

Longtemps considérée comme une hypothèse lointaine, la question du troisième mandat de Félix Tshisekedi s’est brutalement imposée au centre du débat politique congolais. À Kinshasa, le tabou a fini par tomber : après avoir laissé ses alliés préparer l’opinion à l’idée de son maintien au pouvoir après 2028, le chef de l’État lui‑même a évoqué la possibilité d’une révision constitutionnelle. La Constitution congolaise est pourtant claire : « Le mandat du président de la République n’est renouvelable qu’une seule fois » et aucune révision ne peut toucher cette disposition.

Mais la réalité politique est souvent plus souple que le droit écrit. Depuis plusieurs mois, des proches du pouvoir ont multiplié les déclarations en faveur d’une modification de la Loi fondamentale. L’argument avancé est celui de la « stabilité » et de la « continuité des réformes », dans un pays où l’Est est en proie à une guerre meurtrière entre l’armée et les rebelles du M23 appuyés par le Rwanda. Les partisans du troisième mandat estiment que changer de président en pleine crise serait dangereux pour l’unité nationale.

L’opposition dénonce au contraire un « hold‑up constitutionnel ». Fred Bauma, figure de la société civile, a ainsi accusé le président Tshisekedi de « plier les institutions à la volonté d’un individu ». L’activiste dénonce une dérive autoritaire comparable à celles d’Alpha Condé en Guinée ou de Denis Sassou Nguesso au Congo‑Brazzaville, qui ont tous deux modifié la Constitution pour se maintenir au pouvoir. La référence est lourde de sens dans une région où les transitions démocratiques sont souvent restées inachevées.

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La loi référendaire : l’arme juridique du camp présidentiel

Pour parvenir à ses fins, la majorité présidentielle a trouvé un levier : la proposition de loi référendaire déposée par le député Ngondankoy. Ce texte, examiné à l’Assemblée nationale, vise à organiser un référendum sur une révision de la Constitution sans passer par le Parlement. Selon ses détracteurs, il s’agit d’une « brèche » ouverte en catimini pour permettre à Tshisekedi de se présenter une troisième fois.

L’ex‑ministre et politologue Kibangula est catégorique : « On est dans une logique de rupture de l’ordre constitutionnel », a‑t‑il déclaré, comparant la manœuvre de Tshisekedi aux dérives d’autres dirigeants africains. Pour lui, le projet de loi référendaire est « taillé sur mesure » par des députés qui cherchent avant tout à protéger leurs propres mandats et leurs privilèges.

La majorité rétorque que le référendum est l’expression la plus pure de la souveraineté populaire. « Si changement ou révision de la Constitution doit se faire, ce ne sera jamais sans consulter la population, par référendum », a déclaré Félix Tshisekedi lors d’une conférence de presse le 6 mai 2026. Une déclaration qui laisse entendre qu’il ne ferme pas la porte, tout en renvoyant la décision finale aux électeurs.

Mais les opposants y voient une manœuvre de diversion. Le référendum, dans un pays où l’insécurité et la logistique électorale restent problématiques, pourrait être facilement manipulé par le pouvoir en place. De plus, la révision constitutionnelle ne serait qu’une étape : il faudrait ensuite que le président Tshisekedi se déclare candidat, puis qu’il obtienne un nouveau mandat lors d’un scrutin dont les règles auront été modifiées à son avantage.

Une contestation large : de la société civile aux prix Nobel

Face à ce qu’ils considèrent comme un détournement de la démocratie, les opposants se sont organisés. La coalition « Article 64 » pour la défense de l’ordre constitutionnel a été officiellement lancée le 19 mai à Kinshasa. Elle rassemble des organisations de la société civile, des partis politiques d’opposition et des personnalités indépendantes, avec un objectif clair : empêcher toute modification de la Constitution permettant un troisième mandat.

Parmi ces voix, celle de Denis Mukwege résonne avec une force particulière. Le prix Nobel de la paix, connu pour son combat contre les violences faites aux femmes dans l’Est du pays, a mis en garde le chef de l’État. « L’Histoire jugera cette trahison impardonnable », a‑t‑il déclaré, appelant Tshisekedi à revenir à la raison. Le gynécologue, qui incarne une certaine idée de l’intégrité morale en RDC, a ajouté que « la quête du pouvoir ne saurait justifier le bradage des acquis constitutionnels ».

L’Église de Réveil du Congo a également pris position. Elle a annoncé une marche citoyenne pour le vendredi 5 juin en soutien au « changement constitutionnel », mais en réalité pour dénoncer les intentions du président. La mobilisation des confessions religieuses est un indicateur clé : en RDC, l’Église catholique et les Églises de réveil jouent un rôle majeur dans la régulation politique, comme elles l’ont montré lors de la transition de 2016‑2019.

Le débat a même gagné la diaspora. Sur les réseaux sociaux, des Congolais de Bruxelles, Paris et Washington expriment leur colère et leur crainte de voir leur pays basculer dans une dictature à vie. Certains appellent déjà à des manifestations devant les ambassades de RDC à l’étranger. La tension ne cesse de monter, d’autant que la date des prochaines élections générales, prévues pour 2028, approche à grands pas.

L’Est en guerre, Kinshasa s’embrase : le paradoxe congolais

L’un des paradoxes les plus frappants de cette crise est qu’elle survient alors que l’Est du pays est en proie à des violences armées d’une rare intensité. Depuis la reprise des hostilités entre l’armée congolaise et les rebelles du M23, épaulés par des troupes rwandaises, la région du Nord‑Kivu et de l’Ituri vit au rythme des déplacements massifs de population et des atrocités. Pendant ce temps, Kinshasa semble absorbée par des querelles politiciennes autour du troisième mandat.

Cette dissociation entre la réalité dramatique de l’Est et les jeux de pouvoir dans la capitale est souvent dénoncée par les observateurs. « Alors que des milliers de Congolais fuient les combats, les députés s’échinent à voter une loi référendaire pour permettre au président de se maintenir. Il y a comme une indécence », commentait récemment un diplomate occidental sous couvert d’anonymat.

L’opposition ne manque pas de pointer cette contradiction. « Pendant que nos soldats meurent à l’Est pour défendre l’intégrité du territoire, le pouvoir veut bafouer la Constitution pour satisfaire les ambitions d’un seul homme », a martelé un député de l’opposition lors d’une plénière houleuse à l’Assemblée nationale. L’argument a une certaine force, car il lie le sacrifice des militaires à la défense des institutions : si la Constitution est violée, ce sacrifice n’aurait‑il pas été vain ?

En réalité, le régime Tshisekedi joue un jeu dangereux. En instrumentalisant la guerre à l’Est pour justifier la nécessité de « stabilité », il pourrait finir par perdre le soutien d’une population lassée des promesses non tenues. D’autant que l’identification de la population, en cours, pourrait relancer le débat sur le calendrier électoral de 2028, en montrant que les infrastructures nécessaires à une élection transparente ne sont pas prêtes.

Scénarios pour 2028 : conflit, référendum ou retrait ?

À ce stade, plusieurs scénarios sont envisageables. Le premier, celui que redoute l’opposition, est la tenue d’un référendum constitutionnel gagné par le « oui » grâce à une campagne manipulée et à une participation forcée. Dans ce cas, Tshisekedi pourrait se présenter pour un troisième mandat en 2028 et, sauf surprise, être réélu face à une opposition divisée et sans moyens. Ce scénario serait une copie conforme de ce qui s’est passé en Guinée ou au Congo‑Brazzaville.

Le deuxième scénario, plus optimiste, verrait la pression internationale et de la société civile contraindre le président à renoncer. Les partenaires occidentaux de la RDC, notamment l’Union européenne et les États‑Unis, ont déjà fait savoir qu’ils n’accepteraient pas une modification « antidémocratique » de la Constitution. Des sanctions ciblées contre les responsables de la manœuvre pourraient être décrétées, ce qui fragiliserait le régime.

Le troisième scénario, le plus inquiétant, est une escalade de la violence. Si le pouvoir passe en force, les manifestations pourraient dégénérer, comme lors des révoltes de 2016‑2017. L’armée, déjà occupée à l’Est, serait alors contrainte de réprimer dans le sang, ce qui risquerait de faire basculer le pays dans une guerre civile. Certains analystes redoutent même une tentative de coup d’État militaire, des officiers supérieurs ne supportant pas de voir leur commandant en chef brader la Constitution pour laquelle ils se battent.

Quoi qu’il en soit, la période qui s’ouvre est celle de tous les dangers. Félix Tshisekedi, qui avait été porté au pouvoir en 2019 sur une vague d’espoir démocratique, pourrait entrer dans l’histoire comme celui qui a refermé la parenthèse de la transition. À moins qu’il ne choisisse, in extremis, de se contenter de ses deux mandats et de préparer une succession apaisée. L’avenir de la RDC, troisième pays d’Afrique par sa superficie et première puissance minière du continent, en dépend.

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May 30, 2026 16:28
Crée
May 30, 2026 17:30
Mis à jour
RDC : Tshisekedi vise un troisième mandat
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Temps de lecture
May 30, 2026 17:30
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