
KINSHASA (LE GRAND COURANT) — La première ministre de la République démocratique du Congo, Judith Suminwa Tuluka, a instruit le vice-Premier ministre en charge du Budget, Adolphe Muzito, d'accélérer la finalisation de la loi de finances rectificative (LFR) pour l'exercice 2026 et de la déposer au Parlement avant la fin du mois de mai. Le 16 mai 2026, des travaux techniques impliquant des experts de sept ministères sectoriels ont démarré au Centre financier de Kinshasa. Cette révision d'urgence du budget de 22 milliards de dollars intervient dans un contexte marqué par trois crises simultanées : des retards récurrents dans le paiement des fonctionnaires de l'État, un déficit budgétaire intérieur qui a dépassé son plafond de 0,6 point de PIB selon le FMI, et un conflit armé persistant à l'Est qui prive l'État d'environ 4,5 à 5% de ses ressources budgétaires tout en alourdissant les dépenses sécuritaires.
Le budget de décembre, mort en mars : la promesse et la réalité
Il y a des budgets qui ressemblent à des architectures de papier — admirables dans leur conception, fragiles devant les vents contraires. Le budget 2026 de la République démocratique du Congo est peut-être l'illustration la plus brutale de ce paradoxe congolais : un pays dont les indicateurs macroéconomiques affichent une résilience insolente, une croissance du PIB réel attendue à plus de 5,5% selon le Fonds monétaire international, et une dette publique ramenée à seulement 18,1% du PIB fin 2025 — soit l'une des plus faibles d'Afrique subsaharienne —, mais dont le quotidien budgétaire est celui d'un État qui court perpétuellement après ses propres recettes.
Le 29 décembre 2025, la loi de finances initiale pour l'exercice 2026 était promulguée avec des ambitions réelles. Arrêtée à 54 335,8 milliards de francs congolais, soit environ 22 milliards de dollars américains, elle enregistrait une progression de 7,2% par rapport à l'exercice 2025, et affichait des priorités claires : sécurité nationale, consolidation de la paix, amélioration des salaires des agents et fonctionnaires de l'État, infrastructures scolaires, sanitaires, routières, ferroviaires et aéroportuaires. Le secteur des affaires économiques — avec une enveloppe globale de 11 972 milliards de francs congolais — se positionnait en tête des allocations budgétaires, orientées principalement vers l'agriculture, les infrastructures, les transports et l'énergie.
Mais ce budget porté par Judith Suminwa n'aura résisté que quelques semaines. Dès le premier trimestre 2026, les fissures sont apparues. La mobilisation des recettes s'est révélée en deçà des prévisions. Le cadre macroéconomique qui servait de socle aux hypothèses budgétaires — élaborées en 2025 dans un contexte de conflit déjà difficile mais dont l'ampleur financière avait été sous-estimée — a commencé à tanguer. Les retards de salaires, chroniques dans l'administration congolaise, ont resurgi avec une acuité nouvelle. Et le Conseil des ministres du 20 février 2026, présidé par Félix Tshisekedi, avait dû remettre au centre des échanges "la question sensible du retard dans le paiement des agents et fonctionnaires de l'État", instruisant la réalisation d'un audit complet de l'état liquidatif de la paie dans un délai de trente jours.
La justification officielle du gouvernement — des "ajustements techniques dans le système de paie" selon les déclarations de la primature après une réunion conduite par Judith Suminwa — n'a convaincu ni les fonctionnaires en attente de leurs traitements ni l'Assemblée nationale, qui avait prévu dès le 5 mars 2026 des réunions de contrôle avec les ministres des Finances et du Budget pour évaluer l'exécution du premier trimestre. Le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde, avait affirmé de son côté que "le gouvernement dispose des moyens nécessaires" et que tous les salaires seraient payés — mais la rhétorique rassurante peinait à masquer la réalité d'une trésorerie de l'État sous pression.
Cinq mois après sa promulgation, le budget 2026 avait besoin d'une révision profonde. Le 10 mai, Judith Suminwa a sommé le gouvernement de déposer le projet de LFR avant la clôture de la session parlementaire. Le 16 mai, les travaux techniques ont officiellement démarré. Ce 18 mai, l'agenda des assises se poursuit avec l'audition de dix autres secteurs ministériels, dont l'Agriculture, le Commerce extérieur, les Affaires foncières et le Portefeuille. L'urgence est là. Et ce n'est pas un simple exercice comptable.
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La mission du Fonds monétaire international conduite à Kinshasa du 23 avril au 6 mai 2026 — sous la direction de Calixte Ahokpossi, chef de mission pour la RDC — a produit un communiqué final qui se lit comme un diagnostic mitigé. D'un côté, l'institution financière confirme la résilience de l'économie congolaise, avec une croissance du PIB réel dépassant 5,5% aussi bien en 2025 qu'en 2026, portée par le dynamisme des secteurs de la construction, des services et de l'agriculture. L'inflation reste contenue à 2,5% ou moins depuis octobre 2025, bien en deçà de l'objectif de 7% fixé par la Banque centrale du Congo. Les réserves internationales atteignent 8,8 milliards de dollars fin mars 2026. La dette publique reste à 18,1% du PIB. Et la Banque centrale a pu abaisser son taux directeur de 17,5% à 15% en janvier 2026, puis à 13,5% en avril 2026 — signe d'une certaine normalisation monétaire.
Mais de l'autre côté, le constat est sans ambiguïté sur les finances publiques : "Le plafond du déficit budgétaire intérieur à fin décembre 2025 a été dépassé d'environ 0,6 point de pourcentage du PIB, malgré une bonne collecte des recettes budgétaires." Cette phrase est celle d'un partenaire qui dit poliment mais clairement qu'un critère de réalisation quantitative a été manqué. La cause identifiée par le FMI est explicite : "la persistance du conflit armé dans l'est de la RDC continue de peser sur les finances publiques, notamment en raison de l'intensification des initiatives de mobilisation diplomatique et socio-politique suite à la prise d'Uvira par les rebelles de l'AFC/M23 en décembre 2025."
La conséquence directe de cet avertissement : le FMI attend des mesures correctives dans la loi de finances rectificative de l'exercice 2026, qui sera prochainement déposée au Parlement. Ce n'est pas une suggestion. C'est une condition implicite pour que la troisième revue de la Facilité élargie de crédit (FEC) — d'une enveloppe totale de 1,77 milliard de dollars sur trois ans — et la deuxième revue de la Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD, 1,04 milliard de dollars) soient approuvées par le Conseil d'administration du FMI, provisoirement programmé pour juin 2026.
Judith Suminwa l'a compris. C'est précisément pourquoi elle a insisté, dans ses instructions au vice-Premier ministre Muzito, pour que la future LFR "intègre les conclusions issues des travaux des experts menés dans le cadre de la troisième revue du programme conclu avec le Fonds monétaire international". Cette formulation dit tout : la loi de finances rectificative n'est pas seulement un exercice de révision interne. C'est un engagement vis-à-vis de l'institution qui co-finance le programme économique congolais.
Le FMI a par ailleurs identifié dans ses précédentes revues "la dynamique de la masse salariale publique comme un risque budgétaire majeur en République démocratique du Congo". La pression sur la masse salariale est structurelle : la RDC a engagé, dans le cadre de la politique de gratuité de l'enseignement de base, des recrutements massifs d'enseignants qui alourdissent considérablement le budget de la fonction publique. En même temps, les retards dans le paiement de ces mêmes enseignants — et plus largement des agents publics — constituent un paradoxe douloureux : l'État a promis de payer plus mais ne parvient pas à payer régulièrement.
La LFR 2026 devra également intégrer deux facteurs nouveaux apparus après la promulgation du budget initial. Premièrement, l'eurobond émis le 9 avril 2026 — une première historique pour la RDC, réalisée avec Citigroup, Standard Chartered Bank et Rawbank, première banque congolaise à participer à une telle opération — et ses implications en termes de service de la dette et de flux de financement. Deuxièmement, les mesures d'atténuation destinées à faire face à la crise énergétique mondiale liée à la fermeture du détroit d'Ormuz consécutive à la guerre au Moyen-Orient, qui impacte négativement le secteur de l'énergie en RDC via la hausse des prix des carburants à la pompe.
L'Est en flammes : la guerre qui dévore le budget
Il y a un chiffre qui dit mieux que tout long discours ce que le conflit armé à l'Est coûte aux finances de la RDC. En 2025, le ministre des Finances Doudou Fwamba avait évalué que la perte de contrôle territorial devrait priver l'État d'environ 4,5% de ses ressources budgétaires — soit un manque à gagner évalué à près de 2 320 milliards de francs congolais, équivalant à environ un milliard de dollars. Un déficit que les appuis budgétaires extérieurs — pourtant substantiels, avec la Banque mondiale et son aide de 2 fois 500 millions de dollars — ne parviennent pas à combler entièrement.
Ce chiffre de 4,5 à 5% de recettes perdues doit être lu dans son contexte géographique. Les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, tombées progressivement sous le contrôle de l'Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23) à partir de janvier 2025 — Goma en janvier 2025, Bukavu en février, puis Uvira en décembre 2025 —, constituent des carrefours commerciaux majeurs pour l'économie de l'Est congolais. Les droits de douane, les taxes commerciales, les redevances minières artisanales de ces provinces transitent normalement par les caisses de l'État central. Quand un groupe armé installe une "administration parallèle" sur ces territoires, comme c'est le cas depuis plusieurs mois, ces flux fiscaux disparaissent du budget de Kinshasa.
La réalité humanitaire qui accompagne ce désastre fiscal est encore plus insupportable. Selon les données disponibles, le conflit a provoqué plus de 3 000 morts depuis son escalade en janvier 2025, perturbé l'approvisionnement en eau, en électricité et en denrées alimentaires dans de vastes zones du Kivu. Plus de 42 000 élèves finalistes du Sud-Kivu — dont 52% de filles — ont toutefois participé à la session des examens d'État 2026 dans des provinces entièrement contrôlées par l'AFC/M23, un fait qui mérite d'être souligné dans ce tableau noir.
Sur le plan diplomatique, les espoirs de résolution semblent toujours aussi fragiles. L'accord de paix signé à Washington le 27 juin 2025, suivi du cessez-le-feu de Doha en juillet 2025, n'a pas mis fin aux combats. Le round de négociations de Montreux, en Suisse, tenu du 13 au 17 avril 2026 entre des représentants du gouvernement congolais et de l'AFC/M23 — avec la présence des États-Unis, du Qatar et du Togo (médiateur de l'Union africaine) —, s'est conclu sans résultats concrets. Le délai de dix jours convenu pour la libération des prisonniers, mesure censée renforcer la confiance, a expiré sans que les engagements soient honorés. En avril 2026, le processus de Doha demeure dans l'impasse, en partie parce que le Qatar médiateur est lui-même mobilisé par la situation géopolitique au Moyen-Orient.
Cette impasse diplomatique a une conséquence directe et documentée sur les finances publiques : chaque mois de conflit supplémentaire, ce sont des dépenses sécuritaires supplémentaires que le gouvernement Suminwa doit inscrire dans son budget, en comprimant d'autres postes — et en sacrifiant, trop souvent, les salaires des fonctionnaires qui ne font pas directement partie de l'effort de guerre.
La RDC a par ailleurs décrété le 22 février 2025 un embargo de quatre mois sur ses exportations de cobalt — dont elle assure environ 70% de la production mondiale — mesure destinée à améliorer ses termes d'échange et à forcer une revalorisation du cours de ce métal stratégique. Cet embargo, qui a effectivement aidé à stabiliser le cadre macroéconomique à court terme, illustre la capacité de l'État congolais à utiliser ses avantages naturels comme levier. Mais ce levier ne compense pas les milliards perdus dans les provinces sous contrôle rebelle.

Suminwa, Muzito et la course contre la montre parlementaire
Le 16 mai 2026 à Kinshasa, les travaux techniques de finalisation de l'avant-projet de loi de finances rectificative 2026 ont démarré au cabinet du vice-Premier ministre en charge du Budget, Adolphe Muzito, au Centre financier de Kinshasa. La scène est symbolique à sa manière : des experts de sept ministères sectoriels réunis dans l'urgence pour reconstruire les fondations d'un budget qui a rencontré le mur du réel cinq mois seulement après sa promulgation.
Le calendrier est serré. Judith Suminwa a fixé une échéance ferme : le dépôt de la LFR au Parlement avant la fin du mois de mai 2026, soit avant la clôture de la session parlementaire ordinaire. Ce 18 mai, dix nouveaux secteurs ministériels sont auditionnés — Agriculture, Commerce extérieur, Affaires foncières, Portefeuille, notamment — dans le cadre de l'exercice de révision des prévisions de recettes et de redéfinition des priorités de dépenses. Trois secteurs ont obtenu un report, portant à vingt le nombre total de secteurs concernés.
Ce que Judith Suminwa cherche à faire à travers cet exercice de révision budgétaire n'est pas simple. Elle doit simultanément satisfaire les exigences du FMI — qui veut des mesures correctives sur le déficit —, rassurer une Assemblée nationale qui surveille l'exécution budgétaire de près depuis le 5 mars 2026, répondre aux attentes des fonctionnaires dont les salaires tardent, et maintenir un effort de dépenses sécuritaires qui ne peut pas être relâché sans risquer d'aggraver la situation à l'Est.
Ce quadrilemme budgétaire est le défi le plus complexe auquel fait face la première ministre depuis sa prise de fonctions en juin 2024. Femme d'État dont la rigueur et la méthode sont généralement reconnues, Judith Suminwa a fait de la discipline macroéconomique l'une de ses priorités affichées. Mais la discipline macroéconomique se heurte à des forces qui dépassent les instruments classiques de la gestion budgétaire : une guerre qu'on ne gère pas avec des circulaires financières, une masse salariale publique qui grossit structurellement, et des partenaires internationaux qui surveillent chaque écart par rapport aux engagements pris.
Il faut aussi noter un signal positif qui donne des marges de manœuvre au gouvernement congolais dans cet exercice difficile. Le 9 avril 2026, la RDC a réussi, pour la première fois de son histoire, l'émission d'un eurobond à cinq ans sur les marchés internationaux, avec l'appui de Citigroup, Standard Chartered Bank et Rawbank. Cette émission — dont le montant exact n'a pas encore été rendu public dans les sources disponibles — constitue un signal de confiance des marchés financiers internationaux envers l'économie congolaise, malgré les turbulences. Elle donne à Kinshasa un accès nouveau aux financements de marché, qui pourrait contribuer à combler une partie des écarts de recettes identifiés.
La Banque africaine de développement (BAD) a également reçu, dans le cadre du sommet Africa Forward de Nairobi des 11 et 12 mai 2026, un mandat pour devenir un pivot d'une nouvelle architecture financière africaine — un signal que les partenaires multilatéraux de la RDC cherchent à renforcer la capacité de financement du continent dans son ensemble.
La RDC en 2026 : la résilience a ses limites — ce que cette crise révèle sur un pays à la croisée des chemins
Il y a quelque chose de profondément frustrant dans la situation budgétaire de la RDC en 2026. Ce pays dispose de tous les fondamentaux pour être une puissance économique africaine de premier rang. Il est le deuxième producteur mondial de cuivre — un métal critique dont la demande mondiale va doubler avec la transition énergétique —, il détient 70% des réserves mondiales de cobalt, des ressources en coltan, en lithium, en forêts équatoriales dont la valeur en crédits carbone représente des milliards potentiels. Sa croissance du PIB réel a été de 6,2% en 2024 et reste au-dessus de 5% en 2025 et 2026. Sa dette publique est l'une des plus faibles d'Afrique. Son inflation est contenue.
Et pourtant, un fonctionnaire de l'État congolais attend régulièrement son salaire avec une angoisse qui n'a rien de macroéconomique. Et un gouvernement doit réunir en urgence vingt ministères pour réviser son budget cinq mois après l'avoir promulgué. Ce paradoxe n'est pas nouveau. Il est congolais dans son essence : un État dont les ressources naturelles sont colossales mais dont la capacité à les transformer en services publics réguliers reste fragile, en raison d'une gouvernance encore imparfaite, d'une administration qui fonctionne avec des niveaux de corruption documentés (163ème rang de l'Indice de perception de la corruption de Transparency International en 2025, score 20/100), et d'un conflit armé qui vampirise les ressources disponibles au lieu de laisser l'investissement public faire son travail.
La loi de finances rectificative de 2026 que Judith Suminwa s'apprête à déposer n'est pas simplement un document comptable. C'est un test de la capacité de l'État congolais à s'adapter en temps réel aux réalités d'une conjoncture multiple : la guerre, la contrainte FMI, les marchés financiers qui regardent enfin la RDC, et les besoins d'une population qui attend depuis trop longtemps que la richesse du sous-sol congolais se transforme en services publics dignes de ce nom.
Ce test, la première ministre Suminwa le sait mieux que quiconque. Elle l'a dit avec une clarté peu commune depuis sa prise de fonctions : "Le gouvernement Suminwa réaffirme sa volonté de maintenir la stabilité macroéconomique, de renforcer la discipline budgétaire et de poursuivre les réformes au service d'une croissance inclusive et durable." Les mots sont là. La LFR qui arrive dans les prochains jours dira si la réalité peut suivre l'ambition.
Il y a dans ce dossier une dimension que j'estime essentielle de ne pas oublier : celle des centaines de milliers de fonctionnaires congolais — enseignants, infirmières, agents administratifs — qui attendent leur salaire depuis plusieurs mois. Derrière les chiffres du FMI, les tableaux de Muzito et les communiqués de la primature, ce sont des êtres humains qui font face à une réalité économique quotidienne insupportable. Que la LFR soit déposée avant fin mai, qu'elle soit approuvée par le Parlement avant la fin de la session, et que ses dispositions correctives permettent effectivement de régulariser la paie des fonctionnaires : voilà ce qui, au fond, importe le plus dans cet exercice budgétaire d'urgence.
Le reste — les revues du FMI, les eurobonds, les projections de croissance — est important. Mais la crédibilité d'un État se mesure aussi, et peut-être surtout, à sa capacité à payer ceux qui le font fonctionner chaque jour. Sur ce point essentiel, le budget 2026 de la RDC n'a pas encore passé son épreuve.
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