
LAGOS/LE CAIRE/JOHANNESBURG/HARARE/DAR ES SALAAM (LE GRAND COURANT) — Le classement Forbes des milliardaires africains 2026, publié en mars, dresse un portrait inédit de la richesse continentale : 23 milliardaires, 126,7 milliards de dollars de fortune cumulée, en progression de 21% sur un an. Au-delà d'Aliko Dangote (28,5 milliards), Johann Rupert (16,1 milliards) et d'Abdulsamad Rabiu — dont la fortune a bondi de 120% à 11,2 milliards — cinq figures moins médiatisées mais tout aussi déterminantes dans la recomposition économique africaine méritent d'être examinées : Nassef Sawiris (Égypte, 9,6 milliards), Mike Adenuga (Nigeria, 6,5 milliards), Koos Bekker (Afrique du Sud, 3,6 milliards), Strive Masiyiwa (Zimbabwe, 2,1 milliards) et Mohamed Dewji (Tanzanie, 2,1 milliards). Cinq visions. Cinq stratégies. Un continent à reconstruire.
Forbes 2026 et les records silencieux : le contexte qui éclaire tout
Avant de parler des cinq personnalités qui font l'objet de cet article, il faut s'arrêter sur l'ampleur de ce que le classement Forbes 2026 révèle. Ces 126,7 milliards de dollars cumulés représentent plus que le produit intérieur brut de nombreux pays africains pris individuellement. C'est une progression de 20,3 milliards en un an — soit, pour donner une mesure concrète, davantage que l'ensemble des investissements directs étrangers reçus par plusieurs pays africains en 2025. Cette croissance collective des grandes fortunes africaines n'est pas le produit du hasard. Elle est l'indicateur d'une transformation de l'économie continentale que les statistiques macroéconomiques habituelles peinent à capturer.
Ce dont témoigne ce classement, c'est de la constitution progressive d'un capitalisme africain autonome. Non pas un capitalisme de rente, héritier des structures coloniales d'exportation de matières premières brutes, mais un capitalisme de transformation : des hommes qui prennent des matières premières, des capitaux, du talent humain et les assemblent en industries capables de produire de la valeur ajoutée à grande échelle sur le continent africain lui-même.
La grande surprise de l'édition 2026 est le bond d'Abdulsamad Rabiu — fondateur du BUA Group, présent dans le ciment, le sucre, l'immobilier et la chimie —, qui grimpe de la 6ème à la 3ème place africaine avec une fortune passée de 5,1 à 11,2 milliards de dollars, soit une hausse de 120% en douze mois. Cette progression spectaculaire reflète les performances de BUA Cement sur le marché boursier de Lagos, mais aussi la maturation d'un groupe industriel qui a fait de la substitution aux importations sa philosophie fondamentale. Là où d'autres importaient du ciment depuis l'Asie, Rabiu le fabriquait au Nigeria. Cette stratégie — banale dans sa formulation, extraordinairement difficile à exécuter dans le contexte nigérian — a transformé un challenger en titan.
Ce contexte posé, qui sont les cinq autres bâtisseurs dont les noms circulent moins dans les médias mais dont les décisions remodèlent en ce moment même l'Afrique économique ?
Première économie africaine, le Nigeria accueille l’élite du sabre
Lire l'articleNassef Sawiris : l'industriel égyptien qui construit l'Afrique depuis les marchés mondiaux
Nassef Sawiris, 65 ans, est le moins connu des Sawiris — une famille dont le nom est synonyme de business en Égypte depuis des générations. Mais avec 9,6 milliards de dollars de fortune selon Forbes 2026, il en est le plus riche. Et le plus discret.
Sa trajectoire est celle d'un industriel qui a compris très tôt que les marchés africains allaient croître plus vite que les marchés matures, et qui a construit ses positions en conséquence. Patron d'OCI N.V. — coté à Amsterdam —, Nassef Sawiris est à la tête de l'un des plus grands producteurs mondiaux d'engrais azotés et de méthanol. Un secteur qui ne fait pas rêver les médias. Mais un secteur qui, dans le contexte de la crise alimentaire africaine et de la course mondiale aux engrais qui a suivi l'invasion de l'Ukraine par la Russie, est stratégique à un niveau que peu avaient anticipé.
Les engrais azotés permettent d'augmenter les rendements agricoles — une nécessité absolue sur un continent où 60% de la population active travaille encore dans l'agriculture, où la sécurité alimentaire reste une vulnérabilité structurelle et où les dépendances aux importations d'engrais représentent une fragilité que les chocs géopolitiques des dernières années ont douloureusement illustrée. Nassef Sawiris n'est pas dans cette industrie par hasard. Il a fait de l'Égypte l'une des plaques tournantes de la production d'engrais pour l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
À cela s'ajoutent des investissements dans Orascom Construction — acteur majeur des grands travaux d'infrastructure en Afrique et au Moyen-Orient —, et une participation dans Adani Group India, qui dit beaucoup de sa vision de la convergence entre les économies émergentes. Il est aussi co-propriétaire d'Aston Villa FC, le club de football anglais — un investissement qui relève à la fois du prestige, du réseau et de la vision long terme du soft power économique.
Ce qui distingue Nassef Sawiris de ses pairs africains, c'est sa capacité à articuler des positions dans des industries à cycle long — l'infrastructure, les engrais, la chimie industrielle — qui ne produisent pas de résultats spectaculaires à court terme mais qui construisent des avantages compétitifs durables à une échelle que les entrepreneurs de la nouvelle économie numérique envient. Dans un continent où la sécurité alimentaire et les besoins en infrastructure sont les deux grands défis de la décennie à venir, l'empire Sawiris est idéalement positionné.
Mike Adenuga : le lion fantôme de Lagos qui règne sur les télécoms et le pétrole sans jamais parler
Il y a des hommes dont la fortune parle plus fort que la voix. Mike Adenuga, 63 ans, est l'illustration parfaite de ce principe. Avec 6,5 milliards de dollars selon Forbes 2026, il est le sixième homme le plus riche d'Afrique. Et pourtant, son nom circule infiniment moins que celui de Dangote ou de Rabiu dans les médias africains ou internationaux.
Il y a une raison structurelle à cette discrétion : Adenuga ne parle pas aux médias. Pas d'interview, pas de conférence, pas de post LinkedIn. Son silence est total, systématique et délibéré. Dans un monde où la communication est devenue un outil de pouvoir autant que la détention de capital, cette invisibilité médiatique est presque un exploit en soi.
Derrière ce silence, un empire à deux têtes. La première s'appelle Globacom — l'opérateur de télécommunications qu'il a fondé en 2003, entré sur le marché nigérian en cassant les prix de ses concurrents et en imposant une révolution tarifaire qui a démocratisé l'accès au mobile dans le pays le plus peuplé d'Afrique. Aujourd'hui, Globacom est présent au Nigeria, au Ghana, en Côte d'Ivoire et en Bénin, avec des ambitions d'expansion panafricaine. Son réseau de fibre optique — le Glo-1, premier câble sous-marin à propriété africaine entre l'Europe et l'Afrique — est l'une des infrastructures de connectivité les plus significatives jamais construites par un entrepreneur africain.
La deuxième tête est pétrolière. Conoil est l'un des opérateurs pétroliers indépendants les plus importants du Nigeria, avec des participations dans plusieurs blocs offshore. Dans un pays où le pétrole reste le principal pourvoyeur de devises, le contrôle d'un opérateur indépendant de cette taille donne à Adenuga une influence qui dépasse largement ce que son discret profil médiatique laisse supposer.
Ce que je retiens de Mike Adenuga — et je le formule avec la fascination que m'inspirent les grands entrepreneurs qui choisissent le silence comme stratégie —, c'est qu'il a bâti son empire dans un pays où le bruit est une monnaie courante, et où la visibilité peut être aussi dangereuse que l'absence de capitaux. Dans la turbulence permanente de la politique économique nigériane, sa discrétion est peut-être sa protection la plus efficace.

Koos Bekker et Strive Masiyiwa : deux architectes du futur numérique africain
Ils ne se ressemblent pas. L'un est un Afrikaner de 73 ans formé aux États-Unis, parti d'un journal imprimé pour construire l'un des plus grands empires médiatiques et technologiques du continent. L'autre est un Zimbabwéen de 65 ans qui a passé cinq ans à se battre devant les tribunaux pour obtenir le droit de lancer un réseau téléphonique dans son pays. Mais Koos Bekker et Strive Masiyiwa partagent une vision commune : l'Afrique numérique n'est pas un horizon lointain. C'est le marché le plus stratégique du monde. Et ils ont tous les deux décidé de le bâtir.
Koos Bekker (3,6 milliards, Afrique du Sud) est l'ancien CEO de Naspers, le groupe médiatique sud-africain dont il a transformé la trajectoire de façon spectaculaire. En 2001, il a convaincu son conseil d'administration d'investir 32 millions de dollars dans une petite startup chinoise appelée Tencent. Aujourd'hui, cette participation vaut plusieurs dizaines de milliards. C'est l'un des meilleurs investissements de l'histoire du capitalisme mondial. Il a démontré qu'une entreprise africaine pouvait avoir le flair et le courage d'un grand fonds de capital-risque californien — et en tirer des retours colossaux.
Mais Bekker n'est pas qu'un investisseur visionnaire. Via MultiChoice, la plateforme de télévision payante panafricaine qui touche des dizaines de millions de foyers du Maroc au Zimbabwe, il a construit l'une des infrastructures d'audience les plus vastes du continent. Et via Naspers — devenu Prosus à Amsterdam —, il a créé un véhicule d'investissement tech mondial dont l'Afrique reste le centre de gravité. À 73 ans, retiré de la direction opérationnelle mais toujours actionnaire majeur, Bekker incarne la possibilité d'un modèle capitaliste africain capable de penser à l'échelle planétaire.
Strive Masiyiwa (2,1 milliards, Zimbabwe) est une histoire différente — et peut-être la plus extraordinaire de toutes. Car il n'a pas hérité de capital familial ni bénéficié de relations politiques. Il a gagné une bataille juridique. En 1994, quand il dépose sa demande de licence téléphonique au Zimbabwe, le gouvernement lui oppose un refus. S'en suit une bataille de cinq ans devant les tribunaux du Zimbabwe, pendant laquelle Masiyiwa est au bord de la faillite, rejeté par les banques, sous pression politique constante. En 1998, la Cour suprême du Zimbabwe tranche en sa faveur — et ce faisant, démantèle le monopole d'État sur les télécoms. C'est une décision qui résonne bien au-delà du Zimbabwe : elle ouvre la voie à la libéralisation des télécoms dans une grande partie de l'Afrique anglophone.
Aujourd'hui, l'empire Masiyiwa s'appelle Cassava Technologies. Il comprend Liquid Intelligent Technologies — réseau de fibre optique panafricain couvrant 13 pays, qui a levé 605 millions de dollars de financement frais en mars 2026 pour accélérer son expansion —, Africa Data Centres — le plus grand réseau de datacenters africains interconnectés —, Cassava AI et EcoFarmer. En avril 2026, Masiyiwa a lancé Econet AI, une plateforme multimodale permettant aux utilisateurs de travailler sur du texte, de l'audio, des images et du code — conçue comme un outil de productivité pour les petites entreprises africaines. Sa philosophie est claire : "Le droit de communiquer est un droit humain fondamental." Il l'a dit devant les tribunaux zimbabwéens. Il continue de l'incarner avec ses investissements.
Ce qui unit ces deux hommes, au-delà de leurs trajectoires différentes, c'est la conviction que l'infrastructure numérique — câbles, datacenters, connectivité — est le fondement de toute transformation économique africaine. Avant de parler d'IA africaine, de fintech ou de e-commerce, il faut que les données circulent, que la bande passante soit accessible, que les serveurs existent sur le sol africain. C'est ce que Bekker et Masiyiwa ont construit. Et cette infrastructure est la condition de possibilité de tout le reste.
Mohamed Dewji : le plus jeune milliardaire africain, ou l'histoire de l'industrie qui dit "Afrique d'abord"
Il y a quelque chose de presque anachronique — au bon sens du terme — dans la trajectoire de Mohamed Dewji. Dans une époque où le storytelling entrepreneurial est dominé par les startups numériques, les levées de fonds en capital-risque et les disruptions technologiques, Dewji, 47 ans, construit des usines. De vraies usines, qui fabriquent de la farine, du sucre, des huiles comestibles, du textile. Dans des pays africains qui ont besoin de ces produits, et qui les importent à un coût prohibitif plutôt que de les produire localement.
Né dans une toute petite ville de Tanzanie centrale — Singida — dans une famille modeste, Dewji part étudier aux États-Unis, où il obtient un diplôme en finances et commerce international à l'université de Georgetown. Il passe par Wall Street comme trader. Et rentre en Tanzanie pour reprendre l'entreprise que son père et sa grand-mère ont fondée : Mohammed Enterprises Tanzania Limited (MeTL). À son arrivée, le groupe réalise 30 millions de dollars de chiffre d'affaires. Sous sa direction, il dépasse 1,5 milliard de dollars. Et les 50 000 employés qui travaillent pour MeTL à travers l'Afrique font de lui l'un des plus grands employeurs privés du continent.
La stratégie de MeTL est à la fois simple dans son principe et extraordinairement exigeante dans son exécution. Dewji a identifié les produits que les Africains consomment massivement et qu'ils importent massivement : farine, huile, sucre, textile, boissons. Il les fabrique localement, en s'appuyant sur des chaînes de production intégrées qui sourçent leurs matières premières sur le continent. Le groupe est présent dans onze pays africains — Tanzanie, Kenya, Ouganda, Rwanda, Zambie, Mozambique, Madagascar, Malawi, DRC, Mozambique, Éthiopie — et vient d'annoncer un plan d'investissement de 150 millions de dollars incluant 50 millions pour des plantations de thé au Rwanda.
Ce que Dewji illustre avec une clarté particulière, c'est la possibilité d'une industrialisation africaine par le bas — non pas des méga-projets pilotés par des gouvernements avec du financement multilatéral, mais des décisions privées, prises par des entrepreneurs qui connaissent leurs marchés, qui acceptent le risque et qui construisent sur la durée. "Nous sommes l'un des plus grands groupes de négoce de matières premières et de fabrication de produits de base en Afrique, en concurrence directe avec Unilever, Procter & Gamble et Coca-Cola", dit-il avec une sérénité qui ne cherche pas l'effet. Il n'exagère pas.
Il faut aussi mentionner ce qui fait de Dewji un personnage particulièrement fascinant dans le paysage des grandes fortunes africaines : il a survécu à un enlèvement. En octobre 2018, des hommes armés ont enlevé l'homme d'affaires devant un hôtel de Dar es Salaam. Il a été libéré huit jours plus tard, sain et sauf, après ce que les observateurs ont décrit comme des négociations intenses. Cet épisode dramatique n'a pas modifié sa vision, ni ralenti son rythme d'investissement. Il a continué.
Ce que j'ai envie de dire de ces cinq hommes — Nassef Sawiris, Mike Adenuga, Koos Bekker, Strive Masiyiwa, Mohamed Dewji — c'est qu'ils incarnent ensemble une thèse que je crois profondément vraie : la transformation économique de l'Afrique ne viendra pas d'abord de l'extérieur, pas de l'aide internationale, pas des partenariats diplomatiques, pas des grandes conférences sur le numérique africain. Elle viendra d'abord d'entrepreneurs africains qui ont décidé de construire des industries, des infrastructures, des réseaux sur le sol africain, pour des marchés africains, avec des équipes africaines.
Leur fortune cumulée — environ 23 milliards de dollars pour ces cinq seuls hommes — représente une capacité d'investissement que les gouvernements africains n'ont pas toujours. Leur pouvoir de structuration de marchés, de création d'emplois et de construction d'écosystèmes industriels est réel. Et leur discrétion relative — aucun d'eux n'a le profil médiatique d'un Elon Musk ou d'un Jeff Bezos — est peut-être ce qui leur permet de construire sur la durée, sans la perturbation que génère l'exposition permanente.
Le milliardaire africain de 2026 ne fait pas de discours à Davos. Il construit une cimenterie au Nigeria. Il pose un câble sous-marin entre l'Europe et l'Afrique. Il ouvre un datacenter à Nairobi. Il plante du thé au Rwanda. Il fabrique de la farine en Tanzanie. Et ce faisant, il dessine, lentement, patiemment, l'économie du continent le plus peuplé du XXIe siècle.
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