
Rome, 25 mai. Après cinq ans de développement, Ferrari a dévoilé la Luce, sa première berline 100% électrique. Si ses performances (1.113 ch, 530 km d’autonomie) sont saluées, son design, confié au studio LoveFrom de l’ex-designer d’Apple Jony Ive, suscite une vive polémique. Qualifié tour à tour « d’aspirateur » ou de « chef-d’œuvre », le style de la Luce divise autant qu’il fascine, provoquant une onde de choc sur les réseaux sociaux et en bourse.
Une rupture assumée aux origines californiennes
Lors de la présentation à Rome, le président John Elkann a assumé le pari : « Nous voulions une perspective différente sur Ferrari ». Pour incarner cette rupture, Ferrari a pris une décision radicale : confier les crayons à l’extérieur. Pour la première fois depuis des décennies, le Centro Stile interne (mené par Flavio Manzoni) a partagé la feuille blanche avec LoveFrom, le studio dirigé par Jony Ive et Marc Newson, les pères spirituels de l’iPhone et de l’Apple Watch.
Le résultat est un véhicule qui semble posé, monolithique. Avec ses 5,03 m de long et ses jantes de 23/24 pouces, la Luce casse les codes des berlines italiennes classiques. Le fait qu’il s’agisse du premier modèle cinq-portes et cinq places de l’histoire de la marque ajoute à la perplexité des traditionalistes.
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’absence d’arêtes vives. Les surfaces sont convexes, « lisses et ininterrompues » selon Ferrari, afin de créer un coefficient de traînée inégalé pour la marque. Pourtant, cette esthétique « squircle » (empruntée aux coins arrondis de l’Apple Watch) heurte la fibre sensible des tifosi. Là où une Ferrari classique est un concentré de violences visuelles, d’ouïes et de lignes tendues, la Luce joue la carte de la retenue liquide, presque numérique.
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Sur X (ex-Twitter) et Instagram, le lynchage est immédiat. L’influenceur américain Sawyer Merritt, pourtant spécialisé dans la tech, a asséné : « Je ne pensais pas dire ça un jour d’une Ferrari, mais c’est le design d’EV le plus moche de l’histoire ». L’une des pires insultes que la Luce a reçues est sa comparaison visuelle avec la Nissan Leaf, une compacte électrique grand public, ou avec la tristement célèbre Fiat Multipla. Un écart de près de 500 000 euros qui semble injustifiable aux yeux du public.
Mais la critique la plus mordante, reprise en boucle par les médias, vient sans doute de l’ancien magnat de la F1 Flavio Briatore. Interrogé sur la Luce, il a lâché avec un sourire en coin : « Elle a un grand avantage : les Chinois ne la copieront pas ». Une pique qui résume le sentiment général : en voulant se défaire des codes du thermique, Ferrari aurait créé une voiture certes technologique, mais dénuée de l’aura désirable que l’on copie habituellement en Asie.
Du côté des aficionados purs et durs, c’est le sentiment d’une trahison. Le fait que le son soit désormais « synthétisé » à partir des vibrations des arbres de transmission – traité comme une guitare électrique – est perçu comme une mascarade. Les puristes regrettent la disparition du V12 atmosphérique ; ils voient dans cette « glass house » massive une rupture trop brutale avec l’ADN émotionnel de la marque.
La défense des designers : un « génie des proportions » sous-estimé
Si la foule se déchaîne, la critique professionnelle prend le contre-pied. Plusieurs experts en design automobile, contactés par BFMTV, prennent fait et cause pour la Luce, y voyant un tour de force technique.
L’illusion d’optique est au cœur du travail de LoveFrom. Le bas de caisse noirci et le pavillon teinté jouent un tour de passe-passe visuel : ils abaissent la perception de la hauteur réelle du véhicule (qui dépasse pourtant 1,54 m). Cela donne à cette berline massive des faux airs de coupé surbaissé.
« Si vous regardez le S-duct, ce canal aérodynamique qui traverse le capot, il crée un trompe-l’œil qui fait paraître le porte-à-faux avant bien plus court qu’il ne l’est », expliquent les spécialistes d’Electrek. Le but n’était pas de faire joli, mais de réaliser l’exploit aérodynamique ultime : plus de 6 000 simulations et 300 heures en soufflerie pour atteindre le CX le plus bas de l’histoire de Ferrari.
Loin d’un produit marketé pour faire consensus, la Luce semble être un manifeste. En osant la discorde, Ferrari signe peut-être son « Cybertruck » à elle : un objet qui, à force d’être décrié, deviendra culte dans dix ans. L’architecture 800V et la gestion active des flux d’air prouvent que la forme suit une fonction d’efficience extrême, et non un caprice stylistique.

La Bourse sanctionne, la stratégie du luxe se joue du temps
Le verdict des ingénieurs est un satisfecit, celui des marchés financiers est plus nerveux. Ferrari a vu son action chuter de plus de 8 % à la Bourse de Milan suite à la présentation, une perte de valorisation estimée à près de 5 milliards d’euros. Les investisseurs craignent-ils que cette rupture ne dilue la valeur de la marque ? Ou simplement que le carnet de commandes, pourtant déjà rempli pour les 18 prochains mois, ne suffise pas à rassurer sur le virage du 100% électrique imposé par l’Europe ?
Pourtant, Ferrari joue sa partition habituelle. La Luce ne sera pas produite à des volumes de masse. Vendue autour de 550 000 €, elle s’adresse à une clientèle ultra-premium, celle des collectionneurs qui garage la voiture plutôt qu’ils ne la roulent au quotidien.
L’ironie de cette polémique, c’est qu’elle a rendu la Luce incontournable. En quinze jours, elle est devenue le modèle de luxe le plus commenté de la planète, éclipsant les lancements de Porsche et Mercedes. Dans l’économie de l’attention, Jony Ive a réussi son pari : personne ne reste indifférent. Sa « perspective différente » a provoqué un choc esthétique nécessaire, où le verre, l’aluminium recyclé et les écrans OLED pivotants remplacent le cuir et le carbone de manière assumée.
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