
Le Rwanda a été débouté, lundi 1er juin 2026, par la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de La Haye dans son litige financier avec le Royaume‑Uni. Kigali réclamait plus de 100 millions de livres sterling (environ 134 millions de dollars) au titre d’un accord migratoire controversé, signé en 2022 sous Boris Johnson et abandonné dès juillet 2024 par le nouveau Premier ministre travailliste Keir Starmer. Dans une sentence arbitrale de 76 pages rendue publique le 1er juin, datée du 15 mai, le tribunal a rejeté l’intégralité des prétentions rwandaises. Il a estimé que Kigali avait, par des échanges diplomatiques de novembre 2024, renoncé aux versements prévus pour 2025 et 2026. Ce jugement met un point final à plusieurs années de procédures judiciaires chaotiques, pour un bilan ubuesque : 290 millions de livres déjà versées à Kigali, et seulement quatre migrants transférés – et encore, sur la base du volontariat. L’accord est désormais « mort et enterré », tandis que les relations entre Londres et Kigali restent tendues, notamment sur le dossier congolais.
Un fiasco annoncé : de l’accord « historique » au fiasco total
L’accord signé en avril 2022 entre Boris Johnson et Paul Kagame devait incarner la politique migratoire la plus ferme jamais menée par un gouvernement britannique. Le principe était simple : tout demandeur d’asile arrivé sur le sol britannique par des voies « dangereuses ou illégales » – entendre les traversées de la Manche en small boat – serait envoyé au Rwanda, où sa demande serait instruite. Si elle était acceptée, il obtiendrait le statut de réfugié… à Kigali. La dimension dissuasive était revendiquée par Downing Street, qui voyait dans cette externalisation un moyen radical de tarir les flux de migrants.
Pourtant, le projet n’a jamais vraiment décollé. Le premier vol, programmé en juin 2022, a été annulé quelques minutes avant le décollage en raison d’une intervention de la Cour européenne des droits de l’homme. La Cour suprême britannique a ensuite déclaré la politique illégale en novembre 2023, estimant que le Rwanda n’était pas un « pays tiers sûr ». Saisie, la High Court a tenté de sauver le dispositif, mais l’opposition politique et juridique était trop forte.
L’arrivée au pouvoir de Keir Starmer en juillet 2024 a sonné le glas définitif du projet. Dès sa première journée complète à Downing Street, le nouveau Premier ministre a déclaré l’accord « mort et enterré », le qualifiant de « gadget » (gimmick). Yvette Cooper, alors ministre de l’Intérieur, a renchéri en parlant de « gaspillage le plus choquant de l’argent des contribuables » qu’elle ait jamais vu.
Au final, ce sont seulement quatre migrants qui se sont rendus au Rwanda, tous volontaires, dans le cadre d’un programme distinct. Aucun expulsion forcée n’a jamais eu lieu. Selon le site du gouvernement britannique, environ 290 millions de livres sterling (environ 390 millions de dollars) avaient déjà été transférées à Kigali lorsque l’accord a été abandonné. À cela s’ajoutent 700 millions de livres de dépenses publiques britanniques pour un dispositif qui n’a jamais fonctionné.
Après l’annulation, les désaccords financiers se sont cristallisés. Kigali estimait que Londres restait tenu de verser deux tranches annuelles de 50 millions de livres chacune, prévues pour 2025 et 2026, ainsi que 6 millions de livres supplémentaires de compensation. Le Rwanda a également réclamé une reconnaissance formelle de manquements contractuels par le gouvernement britannique, et a même proposé, à titre subsidiaire, d’accepter des excuses officielles en lieu et place des paiements.
En novembre 2025, après l’échec de négociations directes, Kigali a saisi la Cour permanente d’arbitrage. L’audience s’est tenue en mars 2026 au Palais de la Paix à La Haye. Le tribunal était présidé par le juge Peter Tomka, ancien président de la Cour internationale de justice, entouré du professeur égyptien Mohamed Abdel Wahab et de la juge américaine Joan Donoghue. Le 1er juin 2026, la sentence a été rendue publique, plus de deux semaines après sa rédaction.
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La Cour permanente d’arbitrage a rejeté l’ensemble des demandes rwandaises. Dans sa décision, elle s’est appuyée sur des échanges diplomatiques intervenus en novembre 2024 entre les deux pays, peu après l’accession de Starmer au pouvoir. Selon les juges, ces notes diplomatiques constituaient un accord implicite par lequel Kigali renonçait aux paiements de 2025 et 2026.
La demande portant sur la tranche de 50 millions de livres due en 2025 a été rejetée à la majorité. Celle concernant la tranche de 50 millions de livres pour 2026 a été rejetée à l’unanimité. Le tribunal a également écarté les prétentions fondées sur les articles 18 et 19 de l’accord, qui concernaient des manquements présumés du Royaume-Uni. Enfin, la demande de 6 millions de livres de compensation, assortie d’intérêts, a également été repoussée. Chaque partie conservera ses propres frais de justice, et les frais d’arbitrage seront partagés par moitié.
Sur les trois juges, deux ont formé la majorité. Le professeur Mohamed Abdel Wahab a rendu une opinion dissidente qui fait débat. Dans celle-ci, il a estimé que les échanges de notes de novembre 2024 n’avaient pas la valeur d’un amendement juridiquement contraignant, faute de consentement formel des deux parties. Selon lui, la tranche de 2025 – 50 millions de livres – restait due et exigible.
La porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, a réagi avec une élégance diplomatique mesurée. Dans une déclaration publiée sur X (ex‑Twitter), elle a indiqué que Kigali « respecte la sentence du tribunal et considère l’affaire comme close ». Elle a toutefois pris soin de souligner que l’opinion dissidente du professeur Abdel Wahab « montre que les questions soumises au tribunal étaient complexes et ouvertes à différentes conclusions juridiques », dont celle selon laquelle le Royaume-Uni devait bien 50 millions de livres. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a confirmé cette position.
Le gouvernement britannique, de son côté, s’est félicité d’une victoire totale. « Le Royaume-Uni a vigoureusement défendu sa position, et le tribunal a rendu une décision en faveur du Royaume-Uni sur tous les points », a déclaré un porte‑parole de Downing Street, ajoutant que Londres restait désormais « concentré sur la mise en œuvre de réformes essentielles pour rétablir l’ordre et le contrôle à nos frontières ».
En coulisses, la satisfaction britannique est d’autant plus grande que ce succès judiciaire permet d’éviter une facture supplémentaire de 100 millions de livres, alors que les finances publiques sont sous pression. Pour autant, les 290 millions de livres déjà versées ne seront pas récupérées.
Un fardeau financier colossale : 700 millions de livres pour quatre migrants
Si le tribunal a évité un nouveau transfert de fonds à Kigali, l’ardoise globale reste vertigineuse. Selon les données publiées par le Migration Observatory de l’Université d’Oxford, le coût total du partenariat pour le contribuable britannique atteignait environ 715 millions de livres à la mi‑2024. Ce montant inclut les 290 millions de livres effectivement versées à Kigali, les frais juridiques (plusieurs recours devant la High Court, la Cour suprême et la CEDH), les coûts administratifs, les vols charters annulés, et le temps passé par des centaines de fonctionnaires.
Pour mieux comprendre l’ampleur du gâchis, quelques chiffres sont éclairants. Le gouvernement britannique a versé au Rwanda 120 millions de livres au titre du premier versement de l’Economic Transformation and Integration Fund, conçu pour développer les infrastructures d’accueil. Il a ensuite versé 100 millions de livres en avril 2023, puis 50 millions de livres en avril 2024. Au total, 270 millions de livres avaient déjà été transférées avant même l’arrivée de Starmer. Le reste du financement était conditionné à l’arrivée effective de migrants.
Le Rwanda avait engagé des dépenses importantes pour se préparer à l’arrivée des migrants, y compris la construction de logements, le recrutement de juges spécialisés dans l’asile et le renforcement des services sociaux. Kigali a fait valoir devant le tribunal qu’il avait « supporté des coûts significatifs » dans l’attente d’un partenariat que Londres a « ensuite cherché à abandonner ». Le ministre de la Justice rwandais, Emmanuel Ugirashebuja, a d’ailleurs déploré que Londres n’ait même pas eu « la courtoisie d’informer Kigali à l’avance » de l’annulation, les dirigeants rwandais ayant découvert la décision « dans les médias ».
Dans ce contexte, la proposition de Kigali d’accepter des excuses officielles en lieu et place des paiements illustre la dimension profondément politique, au‑delà du seul enjeu financier. Le Rwanda n’a jamais perçu cet accord comme un simple contrat commercial, mais comme un engagement international engageant la parole de l’État britannique. Le mépris apparent de Londres pour ce lien a durablement affecté la confiance entre les deux pays.

Une relation bilatérale en berne, du M23 aux sanctions
Car au‑delà des questions migratoires, les relations entre Londres et Kigali se sont profondément détériorées au cours des deux dernières années. L’un des tournants majeurs a eu lieu en 2025, lorsque le gouvernement britannique a décidé de suspendre une partie de son aide bilatérale au Rwanda. La raison officielle : l’implication présumée de Kigali dans le conflit qui déchire l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
Selon des rapports d’experts de l’ONU et plusieurs gouvernements occidentaux, les Forces de défense rwandaises (RDF) soutiennent activement la rébellion du M23, qui contrôle de vastes zones de la province du Nord‑Kivu. Kigali a toujours nié ces allégations, mais les preuves s’accumulent. En représailles, Londres a gelé certains programmes d’aide et exercé des pressions diplomatiques accrues.
Les juges de la CPA ont explicitement noté ce contexte dans leur décision. Ils ont observé que le revirement de Kigali concernant les paiements – le Rwanda ayant initialement accepté la fin du volet financier en novembre 2024 – est intervenu en février 2025, après la visite du ministre britannique des Affaires étrangères en RDC et au Rwanda, au cours de laquelle Londres a publiquement appelé au retrait des forces rwandaises du territoire congolais. L’annonce des mesures britanniques a immédiatement précédé la décision de Kigali de rouvrir le dossier financier.
Il est également difficile d’ignorer les soupçons de marchandage politique. Plusieurs sources diplomatiques évoquent un lien tacite entre le maintien des flux financiers britanniques et l’attitude du Rwanda sur le dossier congolais. La décision de Keir Starmer de fermer le robinet serait ainsi perçue à Kigali comme un chantage inacceptable. Les diplomates rwandais, eux, soulignent que leur pays a accueilli des centaines de demandeurs d’asile en provenance de Libye dans le cadre d’autres dispositifs, et que le deal avec Londres était distinct.
Quelles leçons pour l’externalisation de l’asile ?
Au‑delà du cas spécifique du Rwanda, cet arbitrage envoie un message clair aux gouvernements européens qui envisagent d’externaliser le traitement des demandes d’asile vers des pays tiers. Si le modèle « à la rwandaise » est désormais discrédité, d’autres capitales – à commencer par Bruxelles – continuent d’explorer cette voie.
L’Italie a récemment vu son accord avec l’Albanie invalidé par la justice européenne, tandis que plusieurs pays nordiques étudient des partenariats avec des États africains. Le gouvernement britannique lui‑même, bien qu’ayant enterré le projet phare de Boris Johnson, n’a pas totalement renoncé à l’idée de sous‑traiter une partie de sa politique d’éloignement.
Chetal Patel, spécialiste du droit de l’immigration, résume bien l’état d’esprit qui prévaut désormais : « Ces développements sont susceptibles d’informer et d’influencer la future stratégie d’immigration du Royaume‑Uni. L’expérience des défaites juridiques nationales, des vols d’éloignement bloqués et maintenant d’une demande d’arbitrage international a rendu une chose parfaitement claire : l’externalisation a des coûts juridiques et politiques bien réels. »
L’Union européenne elle‑même tente de finaliser un règlement sur les retours qui pourrait ouvrir la voie à la création de « centres de migrants » dans des pays tiers. Mais après l’échec britannique et l’invalidation de l’accord italo‑albanais, Bruxelles reste évasif sur l’identité des pays qui accepteraient de jouer ce rôle.
Pour le Rwanda, cette défaite judiciaire est un camouflet, mais pas une catastrophe. Kigali a déjà diversifié ses partenariats migratoires. En mai 2026, le pays a conclu un accord avec les États‑Unis pour accueillir jusqu’à 250 migrants expulsés par Washington, sans que les détails financiers n’aient été rendus publics. La même semaine que la sentence de La Haye, Kigali a accueilli 133 nouveaux demandeurs d’asile en provenance de Libye, dans le cadre du Emergency Transit Mechanism géré par le HCR.
Paul Kagame a toujours présenté son pays comme un « hub humanitaire » pour l’Afrique. Les critiques dénoncent une instrumentalisation des migrants à des fins de relations publiques et de rente financière. Mais force est de constater que, contrairement au Royaume‑Uni, Kigali maîtrise parfaitement les codes diplomatiques et juridiques de ces dossiers. La dissidence du professeur Abdel Wahab à La Haye en témoigne : sur le fond, le Rwanda avait des arguments solides.
L’affaire, juridiquement close, continue donc d’alimenter le débat politique et stratégique. Elle illustre les limites d’une approche purement transactionnelle de l’asile, où l’on croit pouvoir résoudre un problème politique complexe par un simple contrat entre États. La réalité, c’est que les migrants ne sont pas des colis que l’on peut expédier au‑delà des mers. Et la Cour permanente d’arbitrage, en rejetant les prétentions rwandaises, a également validé une vision plus réaliste – et moins cynique – du droit international.
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