
WASHINGTON/PARIS (LE GRAND COURANT) — Des centaines d'influenceuses générées par intelligence artificielle, arborant des tenues de plage ou des treillis militaires, vantent les mérites de Donald Trump et s'en prennent à ses rivaux sur TikTok, Instagram et Facebook à l'approche des élections de mi-mandat américaines prévues en novembre 2026. L'Agence France-Presse, qui a documenté ce phénomène le 10 mai 2026, n'a pu identifier les opérateurs derrière ces comptes ni confirmer s'il s'agit d'une opération d'influence coordonnée. Le Governance and Responsible AI Lab (GRAIL) de l'université Purdue a détecté une vague de comptes similaires sur les trois plateformes. Pour Andrew Yoon, de l'ONG CivAI, cette prolifération constitue "un aperçu d'un avenir" où l'IA pourrait être massivement utilisée pour "façonner l'opinion publique" — un avenir qui, à en juger par la situation actuelle, a déjà commencé.
"Fernanda" n'existe pas. Voici pourtant ce qu'elle vous raconte sur Trump
Elle s'appelle "Fernanda". Elle a les cheveux blond argenté, un sourire parfait et des opinions bien tranchées sur la politique américaine. Sur TikTok, elle soutient Donald Trump avec une conviction qui ferait rougir de jalousie les meilleurs spin doctors de la Maison-Blanche. Elle accumule des dizaines de milliers de vues sur chaque vidéo. Ses commentaires fourmillent de partisans qui la remercient de "dire tout haut ce que nous pensons". Elle n'a jamais mis un pied dans un bureau de vote. Elle n'a jamais porté de casquette MAGA. Elle n'a jamais existé.
"Fernanda" est une créature algorithmique. Son visage, sa voix, ses opinions, son ton — tout a été généré par intelligence artificielle. Et elle n'est pas seule. Ces derniers mois, les médias américains ont repéré des centaines d'influenceurs pro-Trump générés par l'IA, selon l'Agence France-Presse (10/05/2026) : des jeunes hommes et femmes en tenue militaire ou déguisés en agents des services d'immigration, s'exprimant sur des sujets brûlants de l'actualité américaine — l'avortement, le conflit avec l'Iran, les politiques d'immigration.
D'autres personnages tout aussi fictifs peuplent cet écosystème de la manipulation algorithmique. "Emilie Hart", se présentant comme une "patriote américaine", publie régulièrement sur les réseaux sociaux sans que quiconque puisse la retrouver dans le monde réel. Un avatar aux cheveux blonds, arborant la casquette rouge MAGA, interpelle régulièrement ses abonnés : "Où sont passés tous mes amis MAGA ? Si vous avez voté pour Trump, dites-le haut et fort dans les commentaires et vous gagnerez une nouvelle abonnée du Texas", dit la créature numérique, selon 20 minutes (10/05/2026). "Trump est l'avenir de l'Amérique", proclame le texte d'une autre vidéo montrant une jeune femme en tenue de plage — tenue choisie non par goût vestimentaire mais par calcul algorithmique de l'attractivité.
La sophistication de ces contenus a considérablement progressé. Contrairement aux premières générations de comptes automatisés — facilement repérables à leurs photos de profil volées, leurs posts en anglais approximatif et leur absence de temporalité — les avatars de 2026 disposent d'une cohérence narrative, d'une voix synthétique convaincante et d'une histoire de vie construite avec soin. Ils répondent aux commentaires. Ils adaptent leurs contenus à l'actualité. Certains publient depuis des mois, construisant une audience réelle avant de commencer à diffuser leurs messages politiques.
Et l'un d'entre eux — un compte Instagram mettant en scène une soldate réaliste posant aux côtés de Donald Trump — avait rassemblé près d'un million d'abonnés avant que la plateforme ne le suspende, selon l'AFP (10/05/2026). Un million de personnes qui avaient liké, commenté, partagé le contenu d'une femme qui n'a jamais existé. Un million de personnes dont l'opinion politique a peut-être été — même infimement — touchée par cette manipulation.
C'est à partir de ce chiffre, ce million d'abonnés trompés, que le phénomène cesse d'être un fait divers technologique pour devenir une question démocratique de premier ordre.
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La détection de cette vague de comptes IA pro-Trump n'est pas le fait d'un algorithme automatique ou d'une modération proactive des plateformes. Elle résulte du travail patient de chercheurs et d'organisations spécialisées qui, depuis plusieurs mois, documentent avec méthode un phénomène que les grandes plateformes numériques peinent à qualifier et à contenir.
Le Governance and Responsible AI Lab (GRAIL) de l'université Purdue est l'un des acteurs centraux de cette veille. Ce laboratoire universitaire, dédié à l'analyse des usages de l'IA dans le domaine de la gouvernance et de la responsabilité numérique, a détecté une vague de comptes de ce type sur TikTok, Instagram et Facebook, selon l'AFP (10/05/2026). Daniel Schiff, maître de conférences à l'université Purdue et codirecteur de GRAIL, a fourni une analyse qui éclaire les motivations complexes derrière ces créations. "Beaucoup d'entre eux sont motivés par des objectifs commerciaux et utilisent la politique comme un moyen plutôt que comme une fin", explique-t-il. "Ils exploitent souvent des contenus à forte charge émotionnelle et à caractère politique, ainsi que d'autres contenus intimes ou provocateurs, dans le but d'attirer des abonnés, puis de rediriger ces derniers vers des sources externes, par exemple pour acheter des produits."
Cette observation est fondamentale. Elle révèle une réalité plus complexe que le simple récit de la manipulation politique orchestrée par un acteur malveillant. Certains opérateurs de ces comptes sont, au moins en partie, animés par des motivations commerciales classiques : monétiser une audience. Le compte Instagram d'un de ces avatars renvoie ainsi vers un site commercial proposant des œuvres d'art MAGA pouvant atteindre 500 dollars, selon l'AFP (10/05/2026). La politique trumpiste est ici utilisée comme produit d'appel, comme le ferait n'importe quel influenceur de lifestyle avec son partenariat de marque.
Mais cette logique commerciale ne doit pas nous rassurer. Elle révèle en réalité quelque chose de plus insidieux : la manipulation politique et la monétisation commerciale se nourrissent mutuellement dans cet écosystème. Les créateurs d'avatars IA ont compris que le contenu pro-Trump génère de l'engagement, et que cet engagement génère des revenus. Ils ont créé une machine à influence qui fonctionne sans que personne n'ait nécessairement planifié une opération politique coordonnée. Le résultat — l'inondation des réseaux sociaux de messages pro-Trump — est identique, que l'intention soit politique ou commerciale.
L'ONG CivAI, de son côté, adopte une perspective encore plus alarmante sur le phénomène. Andrew Yoon, représentant de l'organisation, souligne que "la vague croissante d'influenceurs politiques utilisant l'IA à l'approche des élections de 2026 donne un aperçu d'un avenir" où de tels contenus "pourraient être utilisés pour façonner l'opinion publique", selon 20 minutes (10/05/2026). Ce type de contenu est "de plus en plus difficile à détecter, en particulier lorsqu'il est produit par des opérateurs sophistiqués", précise-t-il. Et l'inquiétude s'étend au-delà du présent : "Au fur et à mesure que les agents IA acquièrent une autonomie sur de longues périodes, nous nous attendons à ce que les opérations d'influence les exploitent et deviennent encore plus personnalisées et difficiles à contrôler."
Cette dernière phrase mérite qu'on s'y attarde. Elle ne décrit pas une menace future hypothétique. Elle décrit la trajectoire actuelle des outils d'IA générative, dont les capacités de personnalisation, de génération de contenu et d'autonomie ne cessent de progresser. Le problème de 2026 est déjà un problème sérieux. Le problème de 2028 sera structurellement différent dans sa magnitude.
Trump l'a relayé lui-même : quand la Maison-Blanche diffuse de la désinformation IA
Il y a un détail dans cette histoire qui devrait nous arrêter net. Un détail qui transfigure un phénomène de manipulation extérieure en quelque chose de plus profond et de plus troublant.
Plus tôt dans l'année 2026, Donald Trump lui-même avait relayé sur sa plateforme Truth Social un avatar généré par intelligence artificielle — une femme aux cheveux blond argenté — qui accusait, sans aucun fondement, le gouverneur démocrate de Californie Gavin Newsom de corruption, selon 20 minutes (10/05/2026). Le président des États-Unis d'Amérique, à la tête de la première démocratie du monde, a donc contribué à amplifier la désinformation générée par IA, que ce soit délibérément ou par ignorance de la nature de ce qu'il relayait.
L'ambiguïté est peut-être le plus inquiétant dans cette affaire. On ne sait pas, et l'AFP l'a clairement reconnu, si Trump savait que le contenu était généré par IA. Mais cette ambiguïté elle-même est révélatrice. À l'ère de l'IA générative, même les dirigeants au sommet du pouvoir peuvent propager des contenus fabriqués sans en avoir pleinement conscience — ou peuvent le faire délibérément en invoquant ensuite cette ambiguïté comme bouclier.
Ce n'est pas un cas isolé. La désinformation à base de deepfakes concerne des dirigeants du monde entier. Des chercheurs ont mis en garde contre des vidéos truquées visant le président français Emmanuel Macron et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, selon 20 minutes (10/05/2026). Un deepfake de Zelensky "capitulant" face à la Russie avait circulé au début du conflit. Un deepfake de Macron "annonçant un coup d'État" avait été partagé plus de 13 millions de fois sur les réseaux sociaux en décembre 2025, avant que l'Élysée ne saisisse Pharos — l'organe de signalement en ligne français — pour en demander le retrait, selon le site parlons-politique.fr (décembre 2025). Le réseau social avait refusé, estimant que le contenu respectait ses règles d'usage.
Cette dernière information est peut-être la plus vertigineuse. Un deepfake du président de la République française annonçant un coup d'État — vu 13 millions de fois — maintenu en ligne par un réseau social parce qu'il "respecte les règles d'usage". La frontière entre la liberté d'expression et la déstabilisation des démocraties est en train d'être redessinée, non pas par des législateurs ou des juges, mais par des algorithmes de modération conçus à San Francisco.
Macron avait réagi avec une formule cinglante : "Ces gens-là se moquent de nous. Ils se moquent de la souveraineté des démocraties et donc ils nous mettent en danger."

De Cambridge Analytica à l'IA générative : l'escalade de la manipulation électorale
Pour comprendre pleinement ce que représente la vague d'influenceuses IA pro-Trump, il faut la replacer dans l'histoire longue de la manipulation électorale numérique. Non pas pour la relativiser — au contraire — mais pour mesurer l'ampleur du saut technologique accompli en moins d'une décennie.
En 2016, Cambridge Analytica avait exploité sans consentement les données de 90 millions de profils Facebook pour construire des modèles psychologiques permettant de cibler les électeurs indécis avec une précision chirurgicale, selon l'Université de Namur. Environ 20 millions d'électeurs américains dits "persuadables" avaient reçu des messages sur mesure en faveur de Trump : des mèmes, des vidéos, des articles de blog calibrés pour toucher leurs vulnérabilités psychologiques spécifiques. Cette opération avait requis des dizaines de millions de dollars d'investissement, une équipe de data scientists et des mois de travail.
En 2026, un opérateur disposant d'un budget modeste, d'un accès aux outils d'IA générative disponibles sur le marché et de quelques heures de travail peut créer une influenceuse virtuelle convaincante, lui donner une "vie" sur les réseaux sociaux, et commencer à diffuser des messages politiques qui atteindront potentiellement des millions de personnes. La barrière d'entrée à la manipulation électorale à grande échelle n'a jamais été aussi basse. C'est cela, le vrai séisme technologique de 2026.
L'IA-Info.fr notait ainsi, dans son analyse des élections municipales françaises de 2026, que des sites imitant les codes de la presse régionale — "noms évocateurs, maquettes crédibles, ton journalistique de façade" — avaient injecté dans le débat électoral des "narratifs soigneusement calibrés pour déstabiliser". Ces sites, reliés à des campagnes russes documentées visant à "exacerber la fragmentation politique dans les pays occidentaux qui soutiennent l'Ukraine", avaient publié près de 14 000 articles de désinformation fin 2025, selon Reporters Sans Frontières. 14 000 articles produits à très bas coût par l'IA.
La Roumanie a été le premier pays à tirer la conséquence ultime de cette réalité. Sa Cour constitutionnelle a invalidé l'élection présidentielle de 2024 en invoquant notamment l'usage abusif de l'IA et le manque de transparence dans les campagnes numériques, selon l'Université de Namur. Un précédent judiciaire historique, qui soulève une question que personne n'a encore su répondre clairement : si l'IA peut fausser une élection à ce point, comment une démocratie peut-elle certifier la légitimité de ses propres résultats ?
La réponse à cette question engage l'avenir des systèmes démocratiques bien au-delà des États-Unis. Elle engage aussi, et je le dis avec toute la gravité que cela mérite, l'avenir de l'Afrique, continent où 54 nations organisent des élections, où la désinformation numérique trouve des terrains fertiles dans des environnements médiatiques fragilisés, et où les plateformes américaines — TikTok, Instagram, Facebook — ont une pénétration croissante dans les espaces politiques.
Ce que les plateformes font — et ce qu'elles ne font pas
La question inévitable, après avoir décrit l'ampleur du phénomène, est celle-là : où sont les plateformes ? Que font TikTok, Meta et les autres pour endiguer cette vague de manipulation algorithmique ?
La réponse courte est : insuffisamment. La réponse longue est plus nuancée mais aboutit au même constat.
TikTok, Instagram et Facebook disposent tous de politiques formelles contre les comptes "inauthentiques" et les "comportements coordonnés trompeurs". Meta a suspendu le compte de la "soldate" virtuelle aux presque un million d'abonnés dès qu'il a été détecté. Mais la détection elle-même est le problème : les opérateurs sophistiqués, comme le soulignent les chercheurs de GRAIL, produisent des contenus "de plus en plus difficiles à détecter". La course entre les créateurs de contenus faux et les modérateurs ressemble à une partie de chat et souris où le chat court perpétuellement après une souris qui devient plus rapide, plus rusée et plus nombreuse à chaque génération.
Les algorithmes de recommandation des plateformes posent un problème structurel supplémentaire. Ces systèmes sont conçus pour maximiser l'engagement — les likes, les partages, les commentaires. Or le contenu émotionnellement chargé, politiquement polarisant et visuellement attractif génère davantage d'engagement que le contenu factuel et nuancé. Les avatars IA pro-Trump, avec leurs tenues aguicheuses et leurs slogans enflammés, sont précisément optimisés pour le système de recommandation qu'ils cherchent à exploiter. Ils jouent le jeu des algorithmes mieux que la plupart des créateurs humains, parce qu'ils ont été conçus à cette fin.
Il y a aussi la question des responsabilités légales. Aux États-Unis, la Section 230 du Communications Decency Act protège les plateformes de toute responsabilité pour les contenus publiés par leurs utilisateurs — y compris des avatars IA. Cette protection légale, conçue dans les années 1990 pour un internet radicalement différent, n'a pas été adaptée à l'ère de l'IA générative. L'Union européenne a fait un premier pas avec le Digital Services Act, qui impose aux très grandes plateformes des obligations de transparence et de modération sur les contenus illégaux. Mais le DSA ne couvre pas directement les marchés américains, et les mid-terms de novembre 2026 se jouent sur des plateformes qui opèrent majoritairement sous droit américain.
Ce que je retiens de tout cela — et je le dis avec l'inquiétude d'une observatrice des dynamiques numériques qui couvre les démocraties depuis plusieurs années — c'est que nous sommes entrés dans une ère où la démocratie est structurellement désavantagée face à la désinformation. Les démocraties fonctionnent lentement : elles délibèrent, légifèrent, consultent. La désinformation IA fonctionne instantanément : elle génère, publie, viralise. La régulation arrive toujours après les faits. La suppression arrive après la diffusion. Et la mémoire des algorithmes est plus longue que celle des vérifications des faits.
Les influenceuses fantômes qui inondent TikTok et Instagram ne sont pas un problème américain. Elles sont le symptôme d'une transformation technologique qui concerne toutes les démocraties — y compris celles d'Afrique, dont les élections et les débats publics sont de plus en plus capturés par les mêmes plateformes, soumis aux mêmes biais algorithmiques, et exposés aux mêmes outils de manipulation qui coûtent désormais presque rien à déployer.
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