TOKYO/SÉOUL (LE GRAND COURANT) — Le président français Emmanuel Macron a achevé le 3 avril 2026 une visite en Asie du Nord-Est qui l'avait conduit au Japon du 31 mars au 2 avril, puis en Corée du Sud les 2 et 3 avril. Ce déplacement — quatrième visite de Macron au Japon, mais première à Séoul depuis onze ans — s'est inscrit dans la préparation du sommet du G7 dont la France assure la présidence, prévu en juin à Évian-les-Bains. À Tokyo, Macron et la première ministre Sanae Takaichi ont signé des accords de coopération sur les chaînes d'approvisionnement en terres rares et minéraux critiques, les réacteurs nucléaires modulaires, l'espace-défense et l'intelligence artificielle, approfondissant le "partenariat d'exception" franco-japonais. À Séoul, Macron a rencontré le président Lee Jae-myung — l'invitant formellement au G7 d'Évian — et les deux dirigeants ont affiché leur volonté de porter leurs relations à "de nouveaux sommets".

Tokyo, 1er avril 2026 : Macron joue les VRP — et assume

Il y a quelque chose de délibérément décomplexé dans la façon dont l'Élysée a présenté la visite de Macron au Japon et en Corée du Sud. La formule utilisée en privé par l'entourage présidentiel — Macron allait "jouer les VRP", voyageur représentant et placier — dit mieux que n'importe quelle déclaration officielle l'état d'esprit de ce déplacement. Paris n'était pas là pour faire de la géopolitique de salon. Paris était là pour vendre : vendre la France comme destination d'investissement, vendre l'IA française, vendre le nucléaire civil, vendre les équipements de défense.

Et ce faisant, Paris espérait aussi acheter — acheter de la confiance diplomatique, acheter du soutien pour le G7 d'Évian, acheter quelques degrés d'autonomie dans un monde où l'imprévisibilité de Donald Trump sur les tarifs douaniers rendait la dépendance excessive à Washington de plus en plus risquée.

La cérémonie de signature du 1er avril au palais d'État d'Akasaka, à Tokyo, a été le moment central de la visite japonaise. Aux côtés de la première ministre Sanae Takaichi — première femme à diriger le gouvernement japonais, nationaliste-conservatrice réputée pour ses positions sur la défense —, Macron a signé une série d'accords qui couvrent des domaines très concrets. Sur les terres rares et les minéraux critiques d'abord : France et Japon s'engagent à sécuriser conjointement leurs chaînes d'approvisionnement dans ces matières premières indispensables à l'industrie de haute technologie et à la défense — et dont la Chine contrôle une part écrasante de la production mondiale. Sur les réacteurs nucléaires modulaires (SMR) ensuite : les deux pays envisagent un projet public-privé commun de développement de cette technologie, dans laquelle la France dispose d'un avantage technologique considérable. Sur l'espace-défense : coopération approfondie dans des domaines comme les satellites militaires et les capacités cybernétiques. Et sur l'intelligence artificielle, enfin : Macron a plaidé pour une France "pro-business" dans ce domaine, invitant les groupes japonais à investir dans l'écosystème IA français.

Macron a également réitéré à Tokyo sa proposition — formulée pour la première fois en mai 2025 au Dialogue de Shangri-La à Singapour — de constituer une "coalition des indépendants" entre l'Europe et l'Indo-Pacifique. L'idée centrale est celle-ci : dans un monde de plus en plus fracturé entre un bloc américain et un bloc chinois, il existe un espace pour un troisième groupe de nations — celles qui refusent d'être inféodées à l'un ou l'autre — et qui partagent des valeurs communes, un attachement à l'ordre multilatéral basé sur des règles et une volonté d'autonomie stratégique.

La réaction de la première ministre Takaichi à cette proposition a été plus réservée que Macron ne l'aurait peut-être souhaité. Tokyo reste fondamentalement ancrée dans l'alliance américaine — 60 000 soldats américains stationnés sur son territoire, traité de sécurité bilatéral, engagement formel de défense mutuelle. Rejoindre une "coalition des indépendants" face à Washington serait perçu à Tokyo comme un signal géopolitique dangereux dans le contexte actuel. Mais l'idée a été reçue favorablement sur le plan de principe, et les accords économiques et technologiques signés vont dans le sens d'une plus grande autonomie structurelle, même si Tokyo refuse d'employer ce mot.

Sur la crise du Moyen-Orient, les deux pays ont affiché une ligne commune : nécessité d'un cessez-le-feu, appel à la réouverture du détroit d'Ormuz et protection de la stabilité commerciale mondiale. Ce sujet n'est pas rhétorique pour le Japon : plus de 90% de son pétrole provient des pays du Golfe. La quasi-fermeture du détroit depuis fin février 2026, consécutive à l'opération américano-israélienne Epic Fury contre l'Iran, a des conséquences économiques directes sur l'économie japonaise. Tokyo a d'ailleurs annoncé qu'en cas de cessez-le-feu, des navires japonais pourraient participer au déminage du détroit — une déclaration d'engagement régional historique pour un pays dont la constitution pacifiste limitait jusqu'à très récemment les missions militaires extérieures.

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Les accords franco-japonais : quatre piliers pour une autonomie stratégique

Derrière la symbolique diplomatique du palais d'Akasaka, les accords franco-japonais signés le 1er avril ont une substance concrète qui mérite d'être examinée en détail.

Le premier pilier est celui des terres rares et des minéraux critiques. C'est le domaine où la complémentarité entre la France et le Japon est la plus immédiate et la plus urgente. La France dispose de réserves de terres rares sur son territoire d'outre-mer — notamment en Nouvelle-Calédonie pour le nickel —, mais n'a pas les capacités de transformation à grande échelle. Le Japon, haute puissance technologique, a un besoin colossal en minéraux critiques pour ses industries électronique, automobile (véhicules électriques) et de défense, mais est structurellement dépendant de la Chine pour une grande partie de ses approvisionnements. La Chine a imposé des restrictions d'exportation sur les terres rares dans le cadre de la guerre commerciale avec Washington — créant une vulnérabilité que Tokyo ressent directement. L'accord franco-japonais vise à construire des circuits alternatifs d'approvisionnement, combinant les capacités extractives françaises et africaines avec les capacités de transformation japonaises. Une alliance de complémentarités face à un levier de chantage chinois.

Le deuxième pilier est nucléaire. La France est le pays qui dépend le plus du nucléaire civil au monde — plus de 70% de son électricité provient de cette source. La technologie française dans les réacteurs à eau pressurisée est une référence mondiale. Et dans le domaine émergent des petits réacteurs modulaires — des centrales de plus petite taille, moins coûteuses et plus flexibles que les grands réacteurs traditionnels —, la France investit massivement via des acteurs comme Nuward. Le Japon, qui a réduit puis progressivement relancé son programme nucléaire après Fukushima en 2011, est un partenaire naturel pour ce projet de génération suivante. Un projet public-privé commun dans les SMR permettrait aux deux pays de partager les coûts de développement et d'émerger comme acteurs de référence dans un marché mondial estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Le troisième pilier est l'espace-défense. Japan a considérablement accru ses ambitions militaires depuis l'arrivée de Takaichi au pouvoir — son budget de défense doit atteindre 2% du PIB cette année, deux ans avant le calendrier prévu. Elle a notamment modernisé plusieurs destroyers pour leur permettre de lancer des missiles Tomahawk à longue portée. Dans ce contexte de réarmement japonais, la France — qui dispose d'une industrie de défense parmi les plus performantes au monde et d'une expertise inégalée en matière de satellites militaires — représente un partenaire attractif. La coopération franco-japonaise dans l'espace-défense et les technologies cybernétiques s'inscrit dans une vision à long terme : deux démocraties qui se dotent de capacités autonomes pour ne pas être entièrement dépendantes des boucliers américains dans un monde où Washington est de moins en moins prévisible.

Le quatrième pilier est l'intelligence artificielle. Macron a présenté la France comme une "terre pro-business" pour les entreprises technologiques japonaises qui souhaitent accéder au marché européen de l'IA. La France dispose d'atouts réels dans ce domaine : une tradition académique d'excellence en mathématiques et en informatique, un écosystème de startups IA dynamique autour de Station F à Paris, et un cadre réglementaire européen (l'AI Act) qui, malgré ses ambiguïtés, offre une prévisibilité juridique que les entreprises asiatiques apprécient. L'enjeu pour Paris est d'attirer des centres de R&D japonais en France, tout en proposant des solutions d'IA européennes compatibles avec les standards de confiance exigés par les entreprises et gouvernements asiatiques soucieux d'autonomie.

Séoul, 2-3 avril : Lee Jae-myung et la Corée qui se cherche de nouveaux alliés

Si la visite à Tokyo a été riche en accords formels, le passage à Séoul a peut-être été le moment diplomatiquement le plus révélateur. Emmanuel Macron est le premier président français à fouler le sol sud-coréen depuis plus d'une décennie. Cette absence prolongée est en elle-même significative : pendant que Paris multipliait les sommets avec Washington, Berlin, Pékin et Tokyo, Séoul était restée dans un angle mort de la diplomatie française.

Le contexte dans lequel Macron est arrivé à Séoul était particulièrement tendu. La Corée du Sud se trouve dans une position de vulnérabilité inédite depuis l'administration Trump. Les États-Unis ont retiré une partie des systèmes de défense antimissile déployés sur le sol coréen — des batteries Patriot et des systèmes THAAD — pour les redéployer au Moyen-Orient dans le cadre de l'opération Epic Fury. Seoul se retrouve donc exposée face à la Corée du Nord avec des capacités défensives réduites, au moment même où Pyongyang bénéficie de transferts technologiques russes sans précédent consécutifs au traité d'alliance russo-nord-coréen signé en juin 2024. C'est dans cette configuration — alliée américaine que Washington a en quelque sorte désarmée pour aller combattre ailleurs — que le président Lee Jae-myung a reçu Macron.

Les deux dirigeants ont convenu de porter leurs relations à "de nouveaux sommets dans un large éventail de domaines". La formulation diplomatique est convenue, mais le signal politique est clair : Séoul cherche à diversifier ses alliances, et Paris se présente comme un partenaire alternatif sérieux. Les échanges commerciaux franco-sud-coréens atteignaient 13,7 milliards de dollars en 2025 — un chiffre significatif mais largement en deçà du potentiel d'une économie sud-coréenne qui figure parmi les dix premières mondiales. Les industries française et coréenne — puissantes toutes deux — offrent des complémentarités réelles dans les domaines naval, aéronautique, antimissile et des technologies duales.

L'invitation formelle de Lee Jae-myung au G7 d'Évian a été le geste politique le plus fort de la visite. La Corée du Sud, avec l'Australie et l'Inde, rejoindra les sept membres du G7 pour ce sommet de juin 2026. C'est une façon pour Macron de construire, dans le format même du G7, le noyau de sa "coalition des indépendants" : un groupe de démocraties développées qui, sans se couper des États-Unis, cherchent à construire des espaces de coopération autonomes dans les domaines technologiques, économiques et de sécurité.

L'année 2026 marque par ailleurs les 140 ans des relations diplomatiques entre la France et la Corée du Sud — une opportunité anniversaire que Paris a saisie pour donner un élan supplémentaire à une relation qui, comme l'a noté l'IRIS, "gagnerait à être davantage institutionnalisée". La coopération franco-coréenne dans les domaines cyber, spatial et technologique existe déjà, mais reste en dessous de son potentiel. Ce déplacement de Macron à Séoul était aussi une façon de réparer cet oubli relatif.

Du 31 mars au 3 avril 2026, Emmanuel Macron s'est rendu au Japon puis en Corée du Sud, première visite d'un président français à Séoul depuis onze ans. À Tokyo, aux côtés de la première ministre Sanae Takaichi, et à Séoul, face au président Lee Jae-myung, le chef de l'État français a signé des accords concrets sur les terres rares, les réacteurs modulaires, l'espace-défense et l'intelligence artificielle. Derrière ces engagements techniques, une ambition géopolitique : construire, avant le G7 d'Évian de juin 2026, un axe indo-pacifique fondé sur l'autonomie stratégique — en dehors de l'orbite américano-chinoise.

La menace commune : Russie, Chine et Trump — le triangle d'insécurité franco-nippon-coréen

Il y a une analyse que l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI) a formulée avec une précision rare dans sa Lettre du Centre Asie du 2 avril 2026 : la France, le Japon et la Corée du Sud sont exposés à une "triple menace stratégique" commune. Et c'est cette menace commune qui rend leur rapprochement non seulement souhaitable, mais nécessaire.

La première menace est la Russie. Moscou représente un danger militaire direct pour l'Europe depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022. Mais la Russie est aussi un facteur de déstabilisation en Asie depuis la signature du traité d'alliance avec la Corée du Nord en juin 2024. Ce traité — qui a conduit Pyongyang à fournir des munitions et des troupes à Moscou pour le front ukrainien — préoccupe légitimement Séoul. Les soldats nord-coréens reviennent d'Ukraine avec une expérience au combat qui leur était jusqu'alors inconnue, et les transferts technologiques russes vers Pyongyang accélèrent la modernisation militaire d'un régime déjà doté de l'arme nucléaire.

La deuxième menace est la Chine. Pékin pratique une politique de plus en plus agressive vis-à-vis du Japon — tensions répétées autour des îles Senkaku/Diaoyu, incursions de navires dans les eaux japonaises, pression économique via les restrictions sur les terres rares. La Chine fournit par ailleurs des renseignements satellitaires à Téhéran en temps réel sur les déploiements des forces américaines dans le Golfe, selon des sources citées par l'IRIS — une information qui, si elle est exacte, illustre le niveau d'imbrication stratégique entre Pékin et les acteurs qui défient Washington dans la région.

La troisième menace est paradoxalement américaine. Donald Trump a rendu les États-Unis "imprévisibles" — le mot est utilisé par l'Élysée et répété comme un leitmotiv par les diplomates français. Les droits de douane imposés unilatéralement, le chantage à la sécurité sur les budgets défense des alliés (Trump exige 5% du PIB pour l'OTAN), le retrait des systèmes antimissile coréens pour les redéployer au Moyen-Orient sans consultation préalable de Séoul : autant d'épisodes qui ont ébranlé la confiance des alliés asiatiques de Washington.

"Il n'est plus question pour Paris de miser seulement sur les États-Unis", résume Franceinfo, citant des sources proches de l'Élysée. Cette formule résonne différemment selon les capitales où on l'entend. À Paris, c'est une politique affirmée d'autonomie stratégique. À Washington, c'est un affront qui exaspère les atlantistes. À Tokyo et à Séoul, c'est un discours qu'on écoute avec intérêt, sans pouvoir encore vraiment y adhérer formellement — l'alliance américaine reste la pièce maîtresse de leur architecture de sécurité, même abîmée.

Ce que cette visite dit vraiment de la France et de l'Europe en 2026

Revenons à la formule du "VRP". Elle est brutale, peut-être un peu trop commode, mais elle dit quelque chose de juste sur la position de la France en 2026. Un pays ne peut pas à la fois se prétendre le moteur de l'autonomie stratégique européenne et envoyer son président "vendre" la France à l'étranger. Cette contradiction apparente révèle en réalité une cohérence : l'autonomie stratégique n'est pas un repli nationaliste. C'est la capacité à choisir ses partenaires, à diversifier ses alliances et à ne pas dépendre d'un seul protecteur.

La France est, comme l'a établi l'IFRI, "le pays européen dont l'engagement diplomatique dans l'Indo-Pacifique est le plus clair et le plus constant". Elle y dispose de territoires ultramarins qui font d'elle une puissance riveraine de l'Océan Indien et du Pacifique. Elle y déploie régulièrement des navires et des aéronefs militaires. Elle y entretient des relations bilatérales structurées avec le Japon, l'Inde, l'Australie, l'Indonésie, le Vietnam — et maintenant, de façon renouvelée, la Corée du Sud.

C'est dans ce contexte que la "coalition des indépendants" prend son sens le plus complet. Il ne s'agit pas, comme on l'a parfois simplifié, d'un "anti-OTAN pacifique" ou d'une "troisième voie" abstraite. C'est une proposition pragmatique : construire des liens denses de coopération économique, technologique et sécuritaire entre des démocraties qui partagent des intérêts communs — le respect des règles du commerce international, la protection des voies maritimes, la diversification des chaînes d'approvisionnement, le développement de capacités technologiques autonomes — sans se couper pour autant de leurs alliances traditionnelles.

Le G7 d'Évian, en juin, sera le premier test grandeur nature de cette vision. Avec le Japon (membre du G7), la Corée du Sud, l'Australie et l'Inde comme invités, Macron aura autour de la table d'Évian un panel représentatif de ce que serait sa "coalition des indépendants". La question est de savoir si ce format peut produire des décisions concrètes — sur la réforme de l'architecture financière mondiale, sur la régulation de l'IA, sur la sécurité des voies maritimes — ou s'il restera un exercice de communication diplomatique.

Je ne peux pas répondre à cette question avec certitude. Ce que je peux dire, c'est que la visite au Japon et en Corée du Sud a posé des jalons réels — des accords signés, des mécanismes de coopération lancés, une relation franco-coréenne relancée après une décennie de distance. Ce n'est pas rien. Dans le monde de 2026, où la géopolitique avance parfois en heures et où les certitudes d'hier sont les ruines d'aujourd'hui, construire des liens solides avec deux des démocraties les plus avancées et les plus exposées de la planète est un investissement qui prendra peut-être des années à porter ses fruits, mais qui était indispensable à faire.

La France, en 2026, est un pays qui cherche sa place dans un monde qui a changé plus vite qu'elle ne l'anticipait. Macron, à Tokyo et à Séoul, a clairement indiqué où il veut la chercher : dans la densification des partenariats avec les démocraties qui, comme elle, refusent de choisir entre l'empire américain et l'empire chinois, et qui cherchent une voie qui leur soit propre.

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Auteur
May 17, 2026 20:03
Crée
May 18, 2026 15:00
Mis à jour
Tokyo et Séoul, les nouvelles alliances de Macron avant le G7
4min
Temps de lecture
May 18, 2026 15:00
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