PÉKIN / CAMBRIDGE — Une nouvelle étude signée par les économistes Kenneth Rogoff (Université Harvard) et Yuanchen Yang (Fonds Monétaire International), publiée dans les Brookings Papers on Economic Activity en mars 2026, vient de jeter un pavé dans la mare des certitudes économiques mondiales. Intitulée « A Tale of Two Countries : The Real Estate Crises in 1990s Japan and Contemporary China », cette recherche établit des parallèles saisissants entre la correction immobilière que traverse la Chine depuis 2021 et la fameuse « décennie perdue » qu'a connue le Japon après l'éclatement de sa bulle au début des années 1990. Les conclusions sont vertigineuses : le secteur immobilier chinois, qui représente avec ses activités connexes près d'un tiers de la demande agrégée nationale, constitue un risque macroéconomique d'une ampleur sans précédent. L'immobilier représente par ailleurs environ 70 % du patrimoine des ménages chinois. La correction en cours — qui dure désormais depuis six ans — pourrait prendre des décennies à s'absorber pleinement, à l'image du chemin parcouru par le Japon. Ce que cette réalité implique pour les investisseurs du monde entier, des marchés africains aux places financières européennes.

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L'étude Rogoff & Yang 2026 : un miroir troublant entre deux bulles immobilières à trente ans d'écart

Il faut parfois attendre que l'histoire se répète pour comprendre ce qu'elle avait annoncé la première fois. C'est, en substance, ce que nous dit la nouvelle étude de Kenneth Rogoff, économiste de réputation mondiale à l'Université Harvard, et Yuanchen Yang, économiste au Fonds Monétaire International, présentée lors de la conférence printemps 2026 de la Brookings Institution. Dans ce travail remarquable par sa rigueur et son ambition comparative — s'appuyant sur l'analyse de près de 300 villes chinoises et 47 préfectures japonaises — les deux économistes démontrent que les crises immobilières vécues par le Japon dans les années 1990 et par la Chine depuis le début des années 2020 partagent une même anatomie structurelle.

La ressemblance ne commence pas par des courbes de prix descendantes. Elle commence par un modèle de croissance. Dans les deux cas, une industrialisation rapide, un investissement massif et une croyance quasi religieuse en la hausse perpétuelle des valeurs foncières ont transformé l'immobilier en machine à croissance nationale plutôt qu'en simple bien d'usage. Au Japon des années 1980, la construction résidentielle et commerciale explosait en tandem avec les dépenses d'infrastructure, portant les prix du foncier à des niveaux extraordinaires. En Chine, la même logique s'est déployée sur une échelle encore plus vaste : les collectivités locales — dont les finances dépendaient largement des recettes tirées de la vente de terrains — ont continué à stimuler la construction bien au-delà des besoins réels, particulièrement dans les villes de rang 3 qui perdaient souvent leur population.

Rogoff et Yang identifient un mécanisme clé commun aux deux crises : la surproduction. Leur étude de 2020 (« Peak China Housing ») avait déjà montré que la surproduction immobilière en Chine avait atteint des proportions « à couper le souffle » à l'échelle nationale. En 2026, ils confirment que dans les deux pays, les régions ayant connu la plus forte surproduction ont subi les contractions les plus sévères. La surproduction, plus que la crise financière bancaire, constitue le principal mécanisme d'amplification et de prolongation de ces effondrements. C'est précisément ce que Rognlie, Schneider et Shleifer avaient théorisé dès 2018 : une surproduction de logements peut générer des déficits de demande durables même en l'absence d'une crise bancaire ouverte. La Chine en est aujourd'hui la démonstration grandeur nature.

Les deux auteurs prennent soin de souligner que la comparaison n'est pas parfaite. La Chine d'aujourd'hui est plus pauvre que le Japon de 1990, moins financièrement libéralisée, et opère sous un système politique radicalement différent. Son appareil d'État dispose d'une capacité d'intervention et de contrôle que le Japon n'avait pas. Mais c'est précisément là le piège, avertissent Rogoff et Yang : cette capacité de gestion étatique pourrait pousser à retarder les pertes et à masquer l'ampleur réelle du choc, sans pour autant restaurer la confiance des ménages — laquelle est, dans une économie aussi dépendante de l'immobilier, une condition sine qua non de tout rebond durable de la demande.

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L'ampleur de la débâcle : Evergrande, Country Garden, Vanke — les chiffres d'une catastrophe immobilière en six actes

La crise immobilière chinoise n'est plus une menace potentielle. C'est une réalité documentée, chiffrée, et qui entre désormais dans sa sixième année sans signe tangible de résolution. L'indice des prix immobiliers résidentiels chinois ajusté de l'inflation, calculé par la Banque des règlements internationaux (BRI), s'établissait à 86,79 au quatrième trimestre 2025, contre un pic de 113 à la fin 2021. C'est une correction réelle de 25 % en valeur, la plus importante depuis au moins vingt ans, qui ne relève plus d'une projection mais d'une réalité actuelle. Début 2026, 62 villes sur les 70 suivies par le Bureau national des statistiques (BNS) enregistrent encore des baisses de prix. Le recul mensuel des logements neufs atteignait 0,4 % en mars, prolongeant une tendance installée depuis plusieurs années, avec une correction annuelle dépassant 3 % sur les prix officiels — qui sont généralement considérés comme sous-estimés par les observateurs indépendants.

Les données sectorielles sont tout aussi éloquentes. L'investissement immobilier chinois a reculé de 17,2 % en 2025, selon le Bureau national des statistiques. Au premier trimestre 2026, il a de nouveau chuté de 11,2 % sur un an. Dans le même temps, la surface commerciale de logements neufs vendus a plongé de 10,4 % et la valeur des ventes de 16,7 % selon les mêmes sources. Ce mouvement de baisse simultané du volume et de la valeur confirme que le marché ne se contente pas de corriger des prix surévalués : il souffre d'une contraction profonde et durable de la demande solvable. S&P Global Ratings, qui avait révisé plusieurs fois à la baisse ses prévisions pour 2025 — passant d'une baisse de 3 % en mai à 12,6 % en fin d'année — prévoit désormais une contraction des ventes primaires entre 10 et 14 % en 2026.

Les faillites emblématiques dessinent l'autre visage de cette crise. Evergrande, autrefois premier promoteur de Chine, avait accumulé une dette dépassant 300 milliards de dollars avant de faire défaut en 2021. Placé en liquidation judiciaire par un tribunal de Hong Kong en janvier 2024, il a finalement été radié de la bourse hongkongaise en août 2025. Country Garden, deuxième promoteur du pays, a déclaré une perte record de 24,3 milliards de dollars pour l'exercice 2023 et affichait un passif de 885 milliards de yuans — soit environ 108 milliards d'euros — en juin 2025, avant que la justice de Hong Kong ne rejette une demande de liquidation en février 2026. Plus troublant encore, China Vanke — longtemps considéré comme l'acteur le plus solide du secteur, soutenu par l'État — a annoncé une perte annuelle record de 6,8 milliards de dollars en 2024 et a obtenu un report de remboursement sur l'équivalent de 135 milliards d'euros de dettes en janvier 2026. Quand même les acteurs « sûrs » d'un secteur vacillent, c'est que la crise est systémique, pas conjoncturelle.

L'immobilier chinois a également accumulé un stock de logements invendus colossal : 391 millions de mètres carrés à la fin de 2025, soit une hausse de 72 % depuis 2021 selon les statistiques compilées par CoinTribune. Dans certaines métropoles secondaires, l'offre dépasse si largement la demande solvable que des résidences entières restent vides des années après leur livraison — ces « ghost cities » qui ne sont plus un mythe médiatique mais une réalité géographique documentée.

« En 2025, l'investissement immobilier chinois a été en recul de 17,2 %. Au premier trimestre 2026, il a encore chuté de 11,2 % en glissement annuel, même alors que le PIB officiel affichait une croissance de 5,0 %. C'est tout le danger. Un pays peut avoir une croissance satisfaisante en surface pendant que le bilan patrimonial des ménages se détériore silencieusement. »
— The Economy Editorial Board (avril 2026), d'après Rogoff & Yang (2026)

Un tiers de la demande agrégée, 70 % du patrimoine des ménages : l'exceptionnelle vulnérabilité macro-économique de la Chine

Ce qui distingue fondamentalement la crise immobilière chinoise de la plupart des corrections immobilières observées dans les pays développés, c'est l'exceptionnelle centralité du secteur dans l'ensemble de l'économie nationale. Rogoff et Yang l'établissent sans ambiguïté : le secteur immobilier et ses activités connexes — construction, matériaux, ameublement, services financiers liés — représentaient près d'un tiers de la demande agrégée de la Chine à leur pic. Cette concentration n'a pas d'équivalent historique dans une économie de cette taille.

La dimension patrimoniale est tout aussi décisive. L'immobilier représente environ 70 % du patrimoine des ménages chinois selon les estimations de Rogoff et Yang. Cette proportion est extraordinaire comparée aux États-Unis ou aux grandes économies européennes où l'immobilier représente généralement 35 à 50 % des actifs des ménages. En Chine, la part du revenu disponible des ménages urbains consacrée au logement est passée de 5 % en 1990 à 24 % en 2021, selon les données de la Direction générale du Trésor français. La pierre est devenue, pour les ménages chinois, bien plus qu'un bien d'usage : c'est le principal vecteur d'épargne, la principale composante de leur richesse, et le principal levier de leur perception de prospérité.

Cette structure patrimoniale crée un mécanisme d'amplification redoutable. Lorsque les prix de l'immobilier baissent, les ménages chinois voient leur patrimoine se contracter dans des proportions qui n'ont pas d'équivalent dans d'autres économies. L'effet de richesse négatif se traduit mécaniquement par une réduction des dépenses de consommation, une hausse de l'épargne de précaution, et un ralentissement généralisé de la demande intérieure — précisément la dynamique qui a piégé le Japon dans son enlisement des années 1990 et 2000. Cette mécanique est désormais à l'œuvre en Chine. Comme le souligne The Economy, « un pays peut avoir une croissance satisfaisante en surface pendant que le bilan patrimonial des ménages se détériore silencieusement ».

Le canal des finances publiques locales ajoute une couche supplémentaire de fragilité. De nombreuses collectivités territoriales chinoises ont longtemps tiré une part dominante de leurs ressources de la vente de terrains et des taxes immobilières. Quand le marché ralentit, ces recettes chutent, réduisant dramatiquement la capacité d'investissement des pouvoirs publics locaux et leur marge de manœuvre pour soutenir l'activité économique. C'est une spirale de fragilisation qui se déroule simultanément à l'échelle de centaines de villes chinoises, avec des effets de contagion qui dépassent très largement le seul secteur immobilier.

SAVIEZ-VOUS QUE — Au pic de sa bulle, le Japon des années 1980 avait atteint des valorisations foncières si extraordinaires que la seule surface du Palais Impérial de Tokyo était théoriquement valorisée plus que la totalité de l'État de Californie. Trente ans plus tard, les prix fonciers japonais n'ont toujours pas retrouvé leurs niveaux de 1989. Pour la Chine, le secteur immobilier et ses activités connexes représentaient environ un tiers de la demande agrégée nationale à leur pic — une proportion sans équivalent dans l'histoire économique mondiale pour une économie de cette taille.

Ce que le Japon nous enseigne : pourquoi la crise chinoise pourrait durer bien plus longtemps qu'anticipé

Le Japon est une leçon d'humilité pour tous ceux qui, en 2022 ou 2023, pensaient que la crise immobilière chinoise serait rapidement résorbée par des mesures de soutien gouvernementales. Rogoff et Yang rappellent que les prix immobiliers japonais ont commencé à baisser dans les années 1990, ont atteint leur plancher à mi-décennie, et ont mis près de vingt ans à retrouver leurs niveaux d'avant-crise. Vingt ans. Non pas une récession, non pas un cycle de correction normal : deux décennies de déflation immobilière rampante qui ont pesé sur la croissance, la consommation, et la confiance d'une génération entière de Japonais.

La différence de vitesse que certains observateurs invoquent pour distinguer les deux crises — la Chine semblant se stabiliser plus rapidement dans certaines métropoles de premier rang — ne doit pas masquer l'essentiel. Comme le soulignent Rogoff et Yang, « un marché peut trouver son plancher avant de se redresser, et se redresser dans certaines villes centrales pendant que le reste de l'économie reste affaibli. » La leçon la plus pertinente du Japon n'est pas la rapidité à laquelle les prix ont atteint leur point bas, mais la durée pendant laquelle des valeurs foncières faibles, une offre excédentaire persistante et une confiance érodée ont déprimé la demande intérieure bien après le choc initial. Le Japon de 1995 à 2010 a connu une croissance atone non parce que son économie était fondamentalement brisée, mais parce que le bilan des ménages et des entreprises se désendettait lentement, absorbant de l'épargne qui aurait dû alimenter la consommation et l'investissement.

La Chine de 2026 est dans cette même posture. Le PIB officiel affiche 5 % de croissance — un chiffre présenté comme satisfaisant — pendant que l'investissement immobilier s'effondre de 11,2 % au premier trimestre et que 62 villes sur 70 voient leurs prix décliner. C'est ce que Rogoff et Yang appellent le « danger caché » : un pays peut présenter une croissance agrégée acceptable pendant que son secteur des ménages se dégrade silencieusement. Le Japon l'a vécu. La Chine est en train de le vivre.

Les perspectives de stabilisation avancées par les instituts indépendants sont loin d'être rassurantes. S&P Global Ratings a révisé à plusieurs reprises ses prévisions à la baisse, estimant désormais une contraction des ventes de 10 à 14 % en 2026. Plusieurs prévisions indépendantes ne tablent pas sur une stabilisation des prix avant 2027. Dans les villes de rang 3 et dans les périphéries des grandes métropoles, où la surproduction est la plus importante, la normalisation pourrait prendre encore bien plus longtemps. Rogoff estimait dès 2015 que « le super-cycle de la dette finirait par toucher la Chine et serait particulièrement sévère. » En 2026, ce scénario se déroule sous nos yeux, à un rythme qui ne suit pas les annonces officielles mais la logique implacable des bilans patrimoniaux.

Les implications globales : ce que la crise immobilière chinoise signifie pour les investisseurs mondiaux, africains et européens

Une crise immobilière dans la deuxième économie mondiale ne reste jamais confinée à ses frontières. La Chine est à la fois le premier acheteur mondial de matières premières — acier, cuivre, ciment, aluminium — et le premier partenaire commercial de dizaines de pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine. Un affaiblissement durable de sa demande intérieure, amplifié par la déflation immobilière, produit des effets en cascade que les investisseurs du monde entier ne peuvent se permettre d'ignorer.

Pour les marchés africains, l'implication est directe et immédiate. La Chine est depuis deux décennies le principal financeur d'infrastructures sur le continent, le premier importateur de minerais et de matières premières (cuivre zambien et congolais, cobalt de la RDC, bauxite guinéenne, pétrole angolais), et un partenaire commercial incontournable. Une contraction prolongée du secteur immobilier chinois — qui consomme massivement acier, cuivre et aluminium — déprime mécaniquement les prix des matières premières africaines et réduit les revenus d'exportation des pays producteurs. Les effets se font déjà sentir sur les projets financés par les banques chinoises, dont les engagements sur le continent sont en recul depuis 2022.

Pour les marchés obligataires mondiaux, la crise immobilière chinoise maintient une pression baissière structurelle sur les taux d'intérêt mondiaux : une Chine qui se désendette, qui épargne davantage par précaution et qui réduit ses importations exerce une pression déflationniste mondiale qui complique la normalisation monétaire des banques centrales occidentales. C'est la dynamique que le Japon avait exportée mondialement dans les années 2000. La Chine, vu son poids dans l'économie mondiale — infiniment plus grand que celui du Japon —, pourrait l'amplifier à une échelle inédite.

Pour les investisseurs en actifs réels et en immobilier à l'international, Rogoff et Yang soulignent plusieurs leçons pratiques. Premièrement, les crises immobilières liées à la surproduction ne se résolvent pas rapidement, et les marchés qui présentent des stocks excédentaires importants doivent être abordés avec des horizons de détention très longs. Deuxièmement, l'intervention étatique peut retarder les pertes sans les annuler : les marchés où l'État soutient artificiellement des promoteurs insolvables prolongent l'incertitude sans créer les conditions d'une vraie reprise. Troisièmement, la confiance des ménages est une condition non négociable de tout rebond durable : sans elle, même les mesures de soutien les plus généreuses restent sans effet sur la demande.

Pour Pékin, la feuille de route que dessinent Rogoff et Yang est à la fois simple et politiquement difficile à mettre en œuvre. Une assurance sociale plus solide — retraites, santé, protection contre le chômage — réduirait l'épargne de précaution et libérerait de la consommation. Des perspectives de revenus plus claires et une politique crédible de rééquilibrage économique pourraient restaurer la confiance des ménages. Mais ces réformes structurelles prennent du temps, se heurtent à des résistances institutionnelles profondes, et leurs effets ne se feront sentir que sur plusieurs cycles économiques. La Chine, à l'image du Japon avant elle, est entrée dans une phase de digestion patrimoniale qui ne se mesure pas en trimestres mais en années — peut-être en décennies. Les investisseurs qui ne l'ont pas encore intégré dans leurs modèles le paieront cher.

RECOMMANDATIONS POUR LES INVESTISSEURS MONDIAUX (d'après Rogoff & Yang 2026)

• Réduire les expositions directes aux promoteurs immobiliers chinois privés et semi-publics, dont les bilans restent fragiles malgré le soutien étatique.

• Anticiper une demande chinoise en matières premières durablement plus faible — implications directes pour les investissements dans les pays exportateurs africains.

• Sur les marchés obligataires, surveiller la pression déflationniste exportée par la déflation immobilière chinoise sur les taux longs mondiaux.

• Privilégier les marchés immobiliers à demande structurelle forte (sous-offre réelle, croissance démographique, accessibilité) plutôt que les marchés portés par une logique spéculative ou une intervention artificielle.

• Horizon de très long terme requis pour tout repositionnement sur l'immobilier chinois : une stabilisation des prix d'avant-crise n'est pas attendue avant au moins 2030 selon les estimations les plus optimistes.

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Chine–Japon : même combat immobilier
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