ABOU DHABI/WASHINGTON (LE GRAND COURANT) — Un an après l'annonce faite par le président américain Donald Trump lors de sa visite aux Émirats arabes unis, le projet Stargate UAE entre dans sa phase opérationnelle. Le campus IA américano-émirati d'Abou Dhabi — le plus grand déploiement d'infrastructure d'intelligence artificielle jamais réalisé hors du territoire américain — couvre 10 miles carrés et visera à terme une capacité de 5 gigawatts. La première tranche de puces NVIDIA Grace Blackwell GB300 a été livrée aux Émirats, et les premiers 200 mégawatts de la structure sont attendus en ligne "très bientôt", selon l'ambassadeur émirati à Washington Yousef Al Otaiba. Le projet est développé par le groupe émirati G42 en partenariat avec OpenAI, Oracle, NVIDIA, SoftBank et Cisco, sous supervision sécuritaire américaine, avec l'engagement que les infrastructures seront "gérées et opérées avec supervision américaine".

Le Grand Courant
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Abou Dhabi, mai 2026 : la première pierre est devenue une cathédrale

Il y a des projets qui naissent dans les discours et meurent dans les communiqués. Stargate UAE n'est pas de ceux-là. Un an après que Donald Trump et Mohamed bin Zayed Al Nahyan ont annoncé ensemble, sur le sol émirati, le partenariat IA américano-émirati le plus ambitieux de l'histoire, les premières puces NVIDIA de nouvelle génération sont arrivées à Abou Dhabi. Les engins de chantier travaillent. Les 200 premiers mégawatts du campus s'apprêtent à être mis en ligne. Et ce qui ressemblait, lors de l'annonce de mai 2025, à une promesse politique habillée de chiffres impressionnants, commence à révéler son architecture réelle.

"Le premier lot de puces IA avancées a été livré aux EAU, et d'autres sont en route", déclarait l'ambassadeur émirati aux États-Unis, Yousef Al Otaiba, lors du SCSP AI+ Expo à Washington, le 8 mai 2026. Cette phrase, prononcée devant un parterre de dirigeants technologiques et de décideurs politiques américains, valait bien plus qu'une déclaration protocolaire. Elle confirmait que la chaîne logistique la plus sophistiquée du monde numérique — les puces nécessaires pour entraîner et inférer des modèles d'IA à grande échelle — avait effectivement traversé les frontières commerciales, diplomatiques et réglementaires qui séparent la Silicon Valley du désert émirati.

Rappelons le cadre. Le 15 mai 2025, Donald Trump posait symboliquement la première pierre du campus IA américano-émirati lors de sa visite historique à Abou Dhabi. L'annonce était faite conjointement par la Maison-Blanche et le gouvernement émirati : un campus de 5 gigawatts de capacité, s'étendant sur 10 miles carrés, situé dans la zone de Qasr Al Watan à Abou Dhabi. Le projet porterait le nom de Stargate UAE — une extension directe du programme Stargate lancé quelques mois plus tôt aux États-Unis avec un investissement de 500 milliards de dollars sur quatre ans.

Depuis cette annonce, le Département du commerce américain a approuvé, en novembre 2025, l'exportation de milliers de puces de nouvelle génération vers les Émirats pour alimenter le projet. Cette décision, qui avait dû surmonter d'importantes résistances internes au sein de l'administration américaine — notamment de la part des agences de sécurité nationale qui craignaient une fuite de technologie vers des entités chinoises —, a marqué un tournant décisif. Elle signifiait que les États-Unis considéraient les EAU comme un partenaire technologique de confiance, au même titre que leurs alliés de l'OTAN.
Ce vote de confiance n'est pas gratuit. Il s'est construit sur plusieurs années de transformations profondes au sein du groupe G42 lui-même — transformations que nous examinerons dans la partie suivante.

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L'architecture de Stargate UAE : G42, OpenAI, Oracle, NVIDIA, Cisco et SoftBank

Qui construit Stargate UAE, et comment ? La réponse à cette question dit tout sur la nature de ce partenariat — et sur les raisons pour lesquelles il est qualifié d'"historique" par les deux gouvernements.

Le maître d'œuvre est G42, le groupe technologique émirati dont le président exécutif est Tahnoun bin Zayed Al Nahyan — frère du président des Émirats Mohamed bin Zayed et conseiller à la sécurité nationale du pays. Cette concentration des pouvoirs entre les mains d'une même famille — le chef de l'État, son frère président du groupe technologique le plus puissant du pays et conseiller à la sécurité nationale —, est caractéristique des modèles de gouvernance du Golfe, où les frontières entre décision politique, stratégie économique et sécurité nationale sont délibérément poreuses.

G42 construira la structure physique du campus. Mais ce sont ses partenaires américains qui en assureront l'opération, la sécurité et le contenu algorithmique. OpenAI et Oracle opéreront Stargate UAE, le cluster d'un gigawatt qui constituera la première phase du déploiement. NVIDIA fournit les processeurs — les systèmes Grace Blackwell GB300, la génération la plus avancée de puces pour l'IA — sans lesquels aucun entraînement de modèle de grande envergure n'est possible. Cisco assure la couche de cybersécurité et de connectivité, via son architecture "zero-trust" — un modèle où aucun utilisateur ni aucun appareil n'est présumé fiable par défaut, même s'il se trouve à l'intérieur du réseau. SoftBank Group complète l'écosystème comme partenaire stratégique et financier.

Cette liste de partenaires n'est pas le fruit du hasard. Elle correspond exactement à ce qu'une infrastructure IA nationale de grande envergure nécessite : la capacité de calcul brut (NVIDIA), les modèles d'IA les plus avancés (OpenAI), l'infrastructure cloud et de données (Oracle), la sécurité réseau (Cisco) et le financement à long terme (SoftBank). C'est, pour ainsi dire, le kit complet d'un État qui veut jouer dans la cour des grandes puissances numériques.

L'architecture énergétique du campus est tout aussi révélatrice de ses ambitions. Stargate UAE sera alimenté par un mix de trois sources : nucléaire, solaire et gaz naturel. L'inclusion du nucléaire est particulièrement significative. Les EAU ont développé une filière nucléaire civile avec les centrales de Barakah — quatre réacteurs opérationnels depuis 2021, construits par le consortium coréen KEPCO. Cette énergie bas-carbone et pilotable représente exactement ce dont un data center de 5 gigawatts a besoin : une puissance stable, disponible 24h/24, indépendante des aléas météorologiques qui affectent le solaire.

Les 5 gigawatts annoncés représentent une puissance considérable. Pour avoir un point de comparaison : la consommation électrique annuelle de l'ensemble du Maroc tourne autour de 40 térawattheures — soit une puissance moyenne d'environ 4,5 gigawatts. Autrement dit, le campus IA d'Abou Dhabi, à pleine capacité, consommera une quantité d'énergie comparable à celle que nécessite l'ensemble d'une nation comme le Maroc pour alimenter ses foyers, ses industries et ses services.

Les garanties de sécurité : comment Washington a surmonté ses réticences

Le projet Stargate UAE n'a pas été approuvé facilement. Il a nécessité des mois de négociations intenses entre les équipes du Département du commerce, les agences de sécurité nationale, le Bureau du contrôle des exportations (BIS) et les équipes diplomatiques des deux pays. La question centrale était celle de la sécurité technologique : comment garantir que des puces NVIDIA de dernière génération — capables d'entraîner des modèles d'IA militaires et de cybersécurité offensive — ne tombent pas entre des mains non autorisées, notamment chinoises ?

La réponse a été apportée, en grande partie, par la transformation structurelle de G42 elle-même. Entre 2024 et 2025, sous pression de l'administration Biden et sous supervision de l'administration Trump, G42 a procédé à une purge de ses liens avec les entreprises technologiques chinoises. Le groupe a cédé sa participation de 100 millions de dollars dans ByteDance, la société mère de TikTok — une démarche saluée par Washington comme "un développement globalement positif". G42 a également désinvesti de plusieurs autres entreprises chinoises dans lesquelles il avait des participations minoritaires.

Parallèlement, Microsoft — qui avait investi massivement dans G42 en 2024 — a joué un rôle de caution auprès des régulateurs américains. La présence du géant de Redmond dans le capital du groupe émirati a été présentée par l'administration Biden comme une garantie supplémentaire de respect des normes américaines en matière de sécurité technologique.

Le secrétaire au commerce Howard Lutnick a été explicite dans sa déclaration accompagnant l'annonce de mai 2025 : "L'accord contient de solides garanties de sécurité pour prévenir le détournement de la technologie américaine." Ces garanties comprennent notamment la supervision opérationnelle américaine des data centers — ce sont les entreprises américaines (OpenAI, Oracle) qui opèrent les infrastructures, pas G42 — et l'architecture zero-trust de Cisco, qui limite physiquement et logiciellement les accès non autorisés.

Ce dispositif de sécurité, aussi sophistiqué soit-il, ne dissout pas toutes les inquiétudes. Plusieurs experts en sécurité, cités par Reuters et le WSJ, ont pointé le paradoxe fondamental de l'opération : on exporte les technologies les plus avancées du monde vers un pays qui partage des frontières virtuelles avec des acteurs dont les ambitions ne sont pas alignées avec celles de Washington. La réponse américaine — "les entreprises américaines opèrent les data centers" — est rassurante sur le plan des accès physiques, mais ne résout pas entièrement la question des accès distants ou des vulnérabilités systémiques.

440 milliards, Qasr Al Watan et l'ambition 2031 : le calcul géopolitique des EAU

Il y a une phrase dans la communication officielle émiratie qui mérite d'être lue plusieurs fois. Lors de l'annonce du partenariat en mai 2025, les EAU se sont également engagés à investir 440 milliards de dollars dans les infrastructures énergétiques américaines dans les années à venir. Ce chiffre colossal — presque la moitié du PIB des Émirats — n'est pas un engagement financier ordinaire. C'est un gage de bonne conduite géopolitique, une façon de dire à Washington : "Nous sommes investis dans votre avenir autant que vous l'êtes dans le nôtre."

Cette réciprocité calculée est au cœur de la stratégie d'Abou Dhabi. Les EAU ont compris depuis plusieurs années que leur avenir économique ne peut reposer indéfiniment sur les recettes pétrolières. Le pays s'est fixé l'objectif de devenir "un leader mondial de l'intelligence artificielle d'ici 2031", selon la ministre de l'Éducation Sarah Al Amiri. Pour y parvenir, il a besoin de trois choses que seuls les États-Unis peuvent fournir : les puces (NVIDIA), les modèles (OpenAI) et la crédibilité technologique internationale.
Le choix de la localisation du campus — la zone de Qasr Al Watan — n'est pas anodin. Qasr Al Watan est un complexe présidentiel emblématique d'Abou Dhabi, symbole du rayonnement diplomatique des EAU. Le placer à proximité d'une infrastructure IA de cette ampleur revient à envoyer un message politique clair : l'IA n'est pas pour les EAU une simple opportunité économique. C'est une question d'État, de souveraineté et de puissance.

L'ambassadeur Al Otaiba a précisé la portée globale de l'ambition émiratie lors de sa keynote address du 8 mai 2026 : "La technologie américaine déployée depuis Abou Dhabi pourrait éventuellement servir près de la moitié de la population mondiale." Cette affirmation géographique est exacte : Abou Dhabi se situe à proximité de marchés qui représentent collectivement des milliards d'utilisateurs potentiels d'IA — l'Asie du Sud, l'Afrique orientale, le Moyen-Orient, l'Asie centrale.

Stargate UAE n'est donc pas seulement un data center. C'est un hub régional d'IA conçu pour "mieux servir le Global South" selon les termes du Département du commerce américain — une façon élégante de dire que Washington entend étendre son influence technologique aux marchés émergents avant que Pékin ne le fasse, via ses propres infrastructures numériques.

La course mondiale : ce que Stargate UAE signifie pour l'Europe, l'Afrique et les pays émergents

Stargate UAE est un symptôme autant qu'une cause. Il révèle la dynamique profonde qui structure la géopolitique mondiale de l'IA en 2026 : deux grandes puissances — les États-Unis et la Chine — cherchent à étendre leur influence technologique au-delà de leurs frontières, en utilisant l'infrastructure numérique comme levier de puissance. Les autres acteurs — Europe, Afrique, Asie du Sud-Est — se retrouvent à choisir entre ces deux écosystèmes, ou à tenter, avec les moyens du bord, de construire le leur.

Pour l'Europe, Stargate UAE est une leçon d'humilité et d'urgence. Le Vieux Continent dispose de talents technologiques remarquables — l'INRIA en France, Deepmind à Londres, des centaines de startups IA prometteuses. Mais il ne dispose pas, à ce stade, de la capacité à déployer 5 gigawatts de puissance de calcul concentrée sur 10 miles carrés. Le projet d'AI Factory européen, financé par le programme Horizon Europe, reste infiniment plus modeste dans ses ambitions infrastructurelles. Et pendant que Bruxelles délibère sur la régulation, Abou Dhabi construit.

Pour l'Afrique, la situation est plus complexe et plus riche d'ambiguïté. D'un côté, Stargate UAE pourrait bénéficier au continent : si l'infrastructure d'Abou Dhabi permet de déployer des services d'IA à faible latence pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, certaines de ces capacités pourraient ruisseler vers les pays africains qui n'ont pas les moyens de construire leur propre infrastructure. De l'autre côté, cette dépendance à une infrastructure extérieure — gérée par des entreprises américaines, sur un sol émirati — perpétue le modèle de la consommation sans souveraineté que les dirigeants africains dénoncent de plus en plus.

Le sommet Africa Forward de Nairobi, tenu les 11 et 12 mai 2026, a précisément cherché à offrir une troisième voie : un réseau d'AI Clusters franco-africains, construits sur le sol africain, avec des données africaines et des équipes africaines. Mais avec un soutien de France 2030 à hauteur de 360 millions d'euros — soit 0,07% des 5 gigawatts d'investissement de Stargate UAE —, l'écart entre l'ambition et les moyens reste vertigineux.

Ce que Stargate UAE révèle, en définitive, c'est que la géopolitique de l'IA se joue désormais en gigawatts, en miles carrés et en milliards de puces. Les pays qui disposent de cette infrastructure définiront les règles du jeu numérique pour les décennies à venir. Les autres — qu'ils soient africains, européens ou asiatiques — seront les clients de ces règles. C'est précisément cette réalité que le sommet Africa Forward tentait de déconstruire. Et c'est précisément ce défi que le partenariat américano-émirati de Stargate UAE vient de mettre en lumière avec une brutalité particulière.

La première tranche de 200 mégawatts sera bientôt en ligne. La deuxième, puis la troisième. D'ici 2031, si les projections se réalisent, 5 gigawatts de puissance de calcul seront concentrés dans le désert d'Abou Dhabi, opérés par des entreprises américaines, financés par des capitaux émiratis, et accessibles — à des conditions commerciales — aux entreprises et gouvernements du monde entier. Une cathédrale numérique. La plus grande jamais construite hors des États-Unis. Et un monument à la nouvelle forme de pouvoir mondial : non plus militaire, non plus pétrolier, mais algorithmique.

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Auteur
May 17, 2026 15:22
Crée
May 19, 2026 4:44
Mis à jour
Stargate UAE : le géant IA de 5 gigawatts à Abou Dhabi
3min
Temps de lecture
May 19, 2026 7:55
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