NAIROBI / RABAT, 16 mai 2026 — En l'espace d'une semaine, le chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch était à Nairobi pour représenter Mohammed VI devant les dirigeants africains et français, tandis que le ministre Nasser Bourita recevait Quito à Rabat pour convertir un soutien diplomatique en partenariat économique. Ce ballet permanent révèle quelque chose de fondamental : le Maroc n'est plus seulement un pays du Maghreb. Il est devenu, patiemment et méthodiquement, une puissance africaine à part entière — avec tout ce que cela implique d'influence, de tensions, et de contradictions.

Le Grand Courant
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NAIROBI : LE MAROC AU COEUR DE LA DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE AFRICAINE

Le lundi 11 mai 2026, le forum d'affaires « Africa Forward : Inspire & Connect » a réuni plus de 1 500 décideurs économiques, investisseurs et responsables publics dans la capitale kényane. Co-présidé par le président William Ruto du Kenya et Emmanuel Macron, ce rassemblement annuel est devenu l'un des rendez-vous les plus influents de la diplomatie économique franco-africaine. Et le Maroc y était représenté au plus haut niveau.

Aziz Akhannouch, désigné par Mohammed VI pour porter la voix du Royaume, était accompagné d'une délégation ministérielle d'une densité inhabituelle : Leila Benali à la Transition énergétique, Amine Tehraoui à la Santé, Karim Zidane à l'Investissement, et le Directeur général de l'AMCI. Une présence qui n'est pas celle d'un simple observateur, mais d'un pays qui vient positionner ses offres, ses compétences, ses ambitions.

Les discussions ont porté sur cinq piliers jugés prioritaires pour le développement du continent : l'énergie, l'agro-industrie, le numérique, la santé et les villes durables. Le Maroc s'est présenté comme un pont entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe, un hub logistique et industriel capable d'absorber et de redistribuer des flux d'investissement à l'échelle continentale. Ce positionnement n'est pas nouveau — mais sa systématisation dans des forums de cette envergure l'ancre dans les esprits des décideurs mondiaux.

Akhannouch a par ailleurs participé, le lendemain, au 4e Sommet des chefs d'État de la Commission Climat du Bassin du Congo. Un signe supplémentaire que la diplomatie marocaine en Afrique ne se cantonne plus au Maghreb ou à l'Afrique de l'Ouest, mais rayonne désormais jusqu'en Afrique centrale et orientale.

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L'ÉQUATEUR, LE SAHARA ET LA MONÉTISATION DIPLOMATIQUE

Le mardi 12 mai 2026 à Rabat, Nasser Bourita recevait Luis Alberto Jaramillo Granja, ministre équatorien de la Production, du commerce extérieur et des investissements. Moins d'un mois après que Quito avait réaffirmé son soutien à l'initiative marocaine d'autonomie pour le Sahara, en qualifiant cette proposition de « base sérieuse, crédible et réaliste », voilà que la relation se transforme en partenariat économique concret.

Lors de cette visite, des secteurs prioritaires ont été identifiés : agriculture, agroalimentaire, énergie, fertilisants, chaînes logistiques et infrastructures portuaires. Le responsable équatorien a notamment rencontré des représentants de l'OCP — le géant marocain des phosphates, premier exportateur mondial d'engrais — mais aussi de Royal Air Maroc, de l'AMDIE, de Tanger Med et de la CGEM.

Ce schéma est désormais presque systématique dans la diplomatie marocaine : un État reconnaît la marocanité du Sahara, et dans les semaines qui suivent, une délégation économique concrétise cette position politique en accords de coopération. C'est ce que les analystes désignent comme la « diplomatie convertie » : transformer le soutien politique en dividendes économiques. Une méthode efficace, parfois critiquée pour son caractère mécanique, mais indéniablement productive.

Pour l'Équateur, l'enjeu est clair : s'associer à un hub stratégique africain et euro-méditerranéen, disposant d'une fenêtre sur l'Atlantique et d'une capacité logistique sans équivalent dans la région. Pour le Maroc, l'enjeu est double : renforcer son isolement de la RASD et diversifier ses partenariats économiques bien au-delà de son voisinage immédiat.

LE SAHEL, TERRAIN D'AFFRONTEMENT AVEC ALGER

Dans un Sahel en pleine recomposition sécuritaire et politique, le Maroc avance selon une grammaire radicalement différente de celle de ses compétiteurs. Ni vendeur d'armes comme la Russie, ni puissance expéditionnaire, ni acteur de coercition comparable à la Turquie — Rabat mise sur les infrastructures, la formation des cadres religieux, les réseaux d'influence islamique modérée, et la médiation discrète.

La démonstration la plus récente a eu lieu le 10 avril 2026 à Bamako, lorsque le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a officiellement annoncé le retrait du soutien malien à la RASD en présence de Nasser Bourita. Un retournement spectaculaire, que peu d'observateurs avaient anticipé, mais qui s'inscrit dans une logique de long terme : des années d'investissements marocains au Mali, de formation d'imams maliens à l'Institut Mohammed VI de Rabat, et d'une diplomatie de terrain patiente et discrète.

Face à cette offensive, Alger réplique avec ses propres outils. La diplomatie algérienne, davantage axée sur la sécurité et la défense, peine à rivaliser avec l'approche multisectorielle de Rabat. Selon Jeune Afrique, Mohammed VI déploie une « diplomatie pragmatique et multisectorielle » quand Abdelmadjid Tebboune reste « fixé sur les questions de sécurité et de défense ». Une comparaison qui résume, peut-être brutalement, l'écart d'attractivité entre les deux modèles.

L'incident du 11 avril, où des habitants de Figuig ont signalé la présence de deux hélicoptères militaires algériens au-dessus de leur quartier, illustre la permanence des tensions physiques entre les deux pays, en dépit de la sphère diplomatique où le Maroc semble prendre l'avantage. La frontière entre Rabat et Alger reste une zone de friction — militaire, diplomatique, et symbolique.

En moins d'une décennie depuis son retour à l'Union africaine, le Maroc a méthodiquement construit un réseau d'influence politique, religieux, économique et diplomatique qui en fait aujourd'hui l'un des acteurs les plus actifs du continent. Mais l'influence, aussi puissante soit-elle, ne fait pas toujours l'amour.

DIX ANS À L'UNION AFRICAINE : BILAN D'UN RETOUR STRATÉGIQUE

En janvier 2017, le Maroc réintégrait l'Union africaine après trente-trois ans d'absence volontaire. Beaucoup s'interrogeaient alors : cette réintégration allait-elle produire plus de tensions qu'elle n'en résoudrait, compte tenu de la coexistence au sein de l'UA avec la RASD, que Rabat refuse de reconnaître ? La réponse, neuf ans plus tard, est nuancée mais globalement favorable au Maroc.

Depuis 2017, le Royaume a investi les institutions africaines, multiplié les alliances, et déployé un réseau de coopération qui en fait l'un des États membres les plus actifs. Les investissements marocains en Afrique subsaharienne — OCP, Attijariwafa Bank, Maroc Telecom, BMCE — ont fait du Maroc l'un des premiers investisseurs africains sur le continent. Et la formation d'imams, de prédicateurs et d'oulémas à travers le programme lancé il y a dix ans depuis l'Institut Mohammed VI de Rabat, a tissé un réseau d'influence religieux qui dépasse largement les frontières du Maghreb.

Cependant, la finale de la CAN 2025, remportée par le Maroc, a révélé les limites de cette acceptation. Les incidents qui ont suivi — tensions en tribunes, arrestations de supporters sénégalais, controverses diplomatiques — ont mis en lumière ce que Jeune Afrique décrit comme « le paradoxe d'une diplomatie offensive et reconnue, mais portée par une société qui n'a pas encore totalement intégré son africanité ». Le Maroc est accepté institutionnellement ; il l'est moins affectivement.

Cette tension entre réussite diplomatique et résistance populaire est peut-être le défi le plus profond auquel fait face Rabat dans sa relation africaine. On peut construire des routes, former des imams, financer des hôpitaux, accueillir des forums économiques — mais l'intégration dans une identité collective est une alchimie plus complexe, qui ne se décrète pas depuis les palais royaux.

LA FRANCE, PARTENAIRE INDISPENSABLE D'UNE DIPLOMATIE QUI REGARDE L'AVENIR

La relation entre Paris et Rabat a connu des turbulences profondes entre 2021 et 2024, marquées par des tensions consulaires, des crises migratoires et des incompréhensions politiques profondes. Mais depuis la visite d'État d'Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024 et l'élévation du partenariat bilatéral au rang de « partenariat d'exception renforcé », les deux pays ont clairement décidé de tourner la page.

La France reste le premier investisseur étranger au Maroc avec un stock d'investissements directs étrangers de 8,4 milliards d'euros en 2023, soit 31 % du total. Près de 1 000 filiales d'entreprises françaises, dont la quasi-totalité du CAC 40, emploient directement et indirectement 150 000 Marocains. Et avec 14,1 milliards d'euros d'échanges commerciaux en 2023, le Maroc est le premier partenaire commercial de la France sur le continent africain.

Ce partenariat économique sert aussi de base à une complicité diplomatique qui se joue à l'échelle mondiale. La co-présidence du forum de Nairobi entre Macron et Ruto, avec la présence marocaine de haut rang, illustre une convergence d'intérêts entre Paris et Rabat sur la manière dont l'Afrique doit être abordée : partenariat économique équitable, transition énergétique, souveraineté alimentaire. Un discours commun, porté par deux pays qui ont compris que leur avenir se joue aussi au sud du Sahara.

Cette complicité a cependant ses limites. Sur le Sahara, Paris a clairement pris position en faveur du plan d'autonomie marocain depuis 2024 — une décision qui a refroidi les relations avec Alger et le Polisario. La France est désormais perçue dans cette région comme partie prenante du jeu diplomatique marocain, ce qui lui confère un rôle d'arbitre partial dans un dossier où elle aurait peut-être intérêt à rester plus neutre. Mais voilà, la neutralité a un coût — et Paris a choisi Rabat.

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May 16, 2026 14:00
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May 16, 2026 14:01
Mis à jour
Mohammed VI, architecte d'une diplomatie africaine
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May 16, 2026 14:01
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