
YAOUNDÉ — Réélu le 12 octobre 2025 avec 53,66 % des suffrages officiels pour un huitième mandat consécutif, Paul Biya, 92 ans, demeure le chef d'État le plus âgé en exercice dans le monde. Après quarante-trois ans d'un pouvoir ininterrompu sur le Cameroun, une élection présidentielle à nouveau entachée d'accusations de fraude et des violences post-électorales mortelles, la question de l'état de la démocratie dans ce pays d'Afrique centrale — et sur le continent — s'impose avec une acuité renouvelée.
Un septuagénaire de la politique, un doyen des présidents du monde
Il y a des chiffres qui donnent le vertige. Paul Biya est entré à la présidence de la République du Cameroun le 6 novembre 1982. En ce temps-là, François Mitterrand venait d'accéder à l'Élysée depuis un an seulement, le mur de Berlin tenait encore debout, et la génération des jeunes Camerounais qui voteront en 2025 n'était pas encore née.
Quarante-trois ans plus tard, Paul Biya, à 92 ans au moment de l'élection de 2025, est devenu le plus vieux chef d'État en exercice dans le monde. Il briguait alors ce que les textes officiels qualifient pudiquement d'un « huitième mandat ». Pour les observateurs indépendants, il s'agit d'un record politique qui, en lui-même, pose une question fondamentale : peut-on encore parler de démocratie lorsque le même homme gouverne sans interruption depuis plus de quatre décennies ?
La réponse, en 2025, tient en peu de mots, mais elle est accablante. L'élection présidentielle camerounaise de 2025 a lieu le 12 octobre 2025. Paul Biya est réélu avec 53,66 % des suffrages pour un huitième mandat consécutif face à l'ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, qui revendique la victoire et dénonce une « mascarade ». Ce que ces chiffres officiels dissimulent, pourtant, c'est une réalité de terrain plus sombre : des bureaux de vote sous pression, une opposition décapitée, et un peuple qui descend dans la rue pour refuser une victoire qu'il n'a pas reconnue.
Quarante-trois ans de règne : une chronologie du verrouillage
Pour comprendre ce que représente la longévité de Paul Biya, il faut remonter à sa genèse politique. Arrivé au pouvoir non par les urnes mais par la démission surprise du président Ahmadou Ahidjo, il consolide son pouvoir après l'échec d'une tentative de coup d'État par la garde présidentielle en 1984, qui lui permet alors d'éliminer ses rivaux. Cette fracture fondatrice — un pouvoir confirmé dans le sang et la répression — constitue la matrice de ce qui suivra.
Les années 1980 sont celles d'un monopartisme assumé. Élu sans opposition en 1984 et 1988, il remporte d'assez peu l'élection présidentielle de 1992, avant d'être réélu avec une large majorité en 1997, 2004, 2011, 2018 et 2025. L'opposition et des gouvernements occidentaux mentionnent des irrégularités à chaque élection. Ce schéma répétitif — élection, contestation, répression, réélection — s'est installé dans le paysage camerounais comme une routine institutionnelle. Une routine que les Camerounais ont appris à redouter sans pouvoir l'enrayer.
La réforme de 2008 avait été un tournant révélateur. En faisant supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels de la Constitution, Paul Biya s'est ouvert, en droit, une présidence à vie. Son nouveau mandat de sept ans prendra fin en 2032, date à laquelle il aura près de 100 ans. Ce calcul arithmétique, trivial en apparence, résume à lui seul l'état d'une République où l'alternance démocratique est devenue une notion abstraite.
2025 : une élection sous haute tension, une victoire sous haute suspicion
L'élection d'octobre 2025 devait, selon ses promoteurs, illustrer la vitalité démocratique du Cameroun. Elle a surtout illustré ses dérèglements structurels. Plusieurs faits méritent attention.
D'abord, l'exclusion de Maurice Kamto. Le scrutin voit l'exclusion de nombreux candidats, dont notamment le principal dirigeant de l'opposition, Maurice Kamto, arrivé deuxième au scrutin précédent. En écartant son principal rival, le régime a privé l'élection de son principal enjeu compétitif. Les observateurs ont vu dans cette décision du Conseil constitutionnel une manœuvre destinée à affaiblir l'opposition avant même le début de la campagne.
Ensuite, les résultats eux-mêmes. Tous les éléments disponibles — procès-verbaux, décomptes publiés par les scrutateurs, remontées des bureaux de vote, observations de la société civile — convergent vers un constat : Paul Biya a été battu dans les urnes par son challenger et ancien ministre Issa Tchiroma Bakary. Plus frappant encore : l'analyse des résultats officiels révèle un écart inexpliqué entre les chiffres publiés par l'Elecam (7 845 622 inscrits) et ceux du Conseil constitutionnel (8 082 692 inscrits), soit plus de 237 000 électeurs de différence.
Les violences post-électorales ont complété ce tableau. À Dschang dans la région de l'Ouest, des manifestations violentes éclatent dans le quartier administratif. Un siège du parti au pouvoir, un tribunal et la résidence du recteur de l'université sont incendiés. L'Assemblée nationale a prolongé les mandats des parlementaires pour éviter un renouvellement qui aurait pu refléter ce mécontentement populaire. Le 19 mars 2026, l'Assemblée nationale a prolongé les mandats des députés et des conseillers municipaux jusqu'au 20 décembre 2026. C'est la deuxième prorogation consécutive du même mandat. Si ce calcul se confirme, les mêmes élus auront siégé pendant près de sept ans sans renouvellement.

La démocratie africaine en question : le cas Biya comme symptôme
Il serait réducteur de traiter Paul Biya comme un cas isolé. Sa longévité s'inscrit dans un phénomène plus large qui traverse le continent africain : la confiscation des institutions démocratiques par des dirigeants qui ont appris à utiliser le droit pour perpétuer leur pouvoir. En Guinée, au Gabon, au Togo, au Tchad — le scénario se répète avec des variations locales, mais une constante : les constitutions taillées sur mesure, les oppositions muselées, les scrutins validés par des cours constitutionnelles inféodées.
Ce que le cas camerounais apporte de spécifique, c'est l'ampleur temporelle du phénomène et la sophistication du système. Le Cameroun de 2026 présente une configuration singulière : un président réélu dans un scrutin contesté, un parlement en survie prolongée par sa propre majorité, et un calendrier électoral perpétuellement différé. La question n'est plus de savoir si les institutions fonctionnent selon les règles — elles le font, à la lettre. La question est de savoir si des règles invoquées sans cesse pour reporter la volonté populaire méritent encore d'être appelées démocratiques.
Ce paradoxe est au cœur de ce que les politologues appellent l'« autoritarisme électoral » : un régime qui organise des élections non pas pour exprimer la volonté du peuple, mais pour la neutraliser. Le vote devient un rituel de légitimation, non un mécanisme de contrôle du pouvoir.
La responsabilité de la communauté internationale dans cette situation mérite également d'être posée sans détour. La coopération sécuritaire entre Paris et Yaoundé, symbolisée par la visite du général Hubert Bonneau en juin 2025, illustre la persistance de liens étroits avec un régime qui n'hésite pas à retourner ces moyens contre son propre peuple. La Françafrique, concept souvent mis en sourdine dans les discours officiels, reste une réalité opérationnelle qui pèse sur les transitions démocratiques du continent.
À 93 ans, quelle gouvernance réelle pour le Cameroun ?
La question de la capacité gouvernementale de Paul Biya est plus directe encore que celle de la démocratie formelle. Depuis sa prestation de serment le 6 novembre 2025, Paul Biya laisse planer un suspense pesant sur la formation de son nouveau gouvernement. Bien qu'il ait qualifié cette tâche de « priorité » lors de ses vœux du 31 décembre 2025, les Camerounais et la communauté internationale font face à un silence persistant.
Ce silence n'est pas nouveau. Depuis plusieurs années, Paul Biya est régulièrement décrit par des sources diplomatiques et journalistiques comme un président dont les longues absences à l'étranger laissent le pays dans un vide décisionnel de fait. Biya, souvent qualifié de "propriétaire absent" du Cameroun en raison de ses longs séjours à l'étranger, avait besoin d'un simple soutien pour prolonger son mandat à vie. La formule, cruelle dans sa précision, dit tout d'un système où le pouvoir formel est décorrélé de la gouvernance quotidienne.
Alors que Biya entame un nouveau mandat aux côtés du président de la Cour constitutionnelle Clément Atangana (84 ans), du chef de cabinet Claude Meka (86 ans), du président du Sénat Marcel Niat (90 ans) et du président de l'Assemblée nationale Cavaye Yegue (85 ans), le Cameroun devrait envisager avec confiance un changement de génération après l'ère Biya. Une gérontocratie au sommet de l'État, pendant que la population camerounaise, dont l'âge médian avoisine 18 ans, attend un avenir que les institutions actuelles semblent structurellement incapables d'offrir.
La crise anglophone, qui ravage les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016, illustre ce décalage fatal entre un pouvoir vieillissant et des réalités sociales en mutation. L'élection présidentielle de 2025 se déroule dans l'ombre du conflit meurtrier entre des groupes séparatistes et les forces gouvernementales dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Ce conflit, qui a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés, reste sans résolution politique sérieuse. La création du poste de vice-président en 2026 — que l'on analysera dans les articles suivants — ne répond pas à cette urgence humanitaire et politique. Elle répond à une autre question : celle de la survie du système après la mort de son créateur.
Il est tentant, pour clore cette analyse, de céder à un certain fatalisme africain — ce tropisme qui voudrait que le continent soit condamné à l'autoritarisme. Ce serait une erreur intellectuelle. Il ne fait aucun doute que Biya est entré dans la dernière ligne droite de sa présidence à vie. Il est inévitable que les rivalités entre les élites politiques pour préparer l'après-Biya vont s'intensifier. Ces rivalités, aussi dangereuses qu'elles puissent être, sont également le signe que quelque chose bouge. Que le pays respire, sous la chape de plomb du régime. Que l'alternance, différée depuis si longtemps, finira bien, un jour, par arriver. La question n'est plus de savoir si elle aura lieu. La question est de savoir dans quelles conditions — et à quel prix.
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