
KINSHASA / OUAGADOUGOU / BAMAKO, 11 mai 2026 — Le mercredi 6 mai 2026, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a lâché deux phrases devant les caméras réunies de la presse nationale et internationale qui résonnent bien au-delà de ses frontières : «Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra pas organiser les élections en 2028. Je n'ai pas sollicité de troisième mandat, mais si le peuple le souhaite, j'accepterai.» Une double déclaration explosive qui s'inscrit dans un contexte africain plus large : du Burkina Faso d'Ibrahim Traoré qui déclare que «la démocratie n'est pas pour nous», au Mali où Goïta s'est autoproclamé président jusqu'en 2030, le continent africain traverse une crise profonde de son modèle démocratique. Ce dossier — le premier d'une série — tente de répondre à une question aussi simple qu'essentielle : Tshisekedi voudrait-il se maintenir au pouvoir ? Et si oui, que cela dit-il de l'Afrique ?
La phrase qui change tout
Kinshasa, mercredi 6 mai 2026, 14h30. Dans une salle comble réunissant la quasi-totalité des membres du gouvernement et des dizaines de journalistes nationaux et internationaux, Félix Tshisekedi prend la parole. Pendant près de trois heures, le président de la République démocratique du Congo — le pays le plus peuplé de l'espace francophone au monde, avec ses quelque 105 millions d'habitants — parle vrai, selon les mots de ses conseillers. Sans langue de bois.
Sur la question des élections de 2028, il est direct : «Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra pas organiser les élections en 2028.» Et quand la question d'un troisième mandat lui est soumise, il répond avec cette formule désormais célèbre dans les chancelleries du monde entier : «Je n'ai pas sollicité de troisième mandat, mais si le peuple le souhaite, j'accepterai.»
Deux phrases qui, prises ensemble, forment un message politique d'une clarté redoutable. La première affirme que la guerre peut justifier un report électoral. La seconde ouvre la porte à un changement constitutionnel. Or, la Constitution congolaise est formelle : deux mandats présidentiels, un point c'est tout. Félix Tshisekedi, élu en 2018 dans des conditions controversées puis réélu en décembre 2023 avec 73 % des voix, arrive au terme de son deuxième et dernier mandat en janvier 2029.
Pour comprendre la portée de cette déclaration, il faut d'abord comprendre l'homme, le pays et le continent.
QUI EST FÉLIX TSHISEKEDI ET D'OÙ VIENT-IL ?
L'héritier inattendu du «combat du peuple»
Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est né le 13 juin 1963 à Léopoldville — l'actuelle Kinshasa. Il est le fils d'Étienne Tshisekedi, figure emblématique de l'opposition congolaise, fondateur de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Durant des décennies, son père a incarné la résistance au régime de Mobutu Sese Seko, puis à celui de Laurent-Désiré Kabila et de Joseph Kabila. Étienne Tshisekedi est mort en 2017, avant d'avoir jamais exercé le pouvoir — une trajectoire tragique qui a nourri la mystique familiale.
Félix a grandi entre la Belgique et la RDC, formé à l'École supérieure de commerce de Bruxelles. Il reprend la tête de l'UDPS à la mort de son père. En 2018, dans des conditions électorales que de nombreux observateurs jugent frauduleuses — avec des soupçons persistants d'un accord de coulisse entre Kabila et Tshisekedi pour écarter le troisième candidat, Martin Fayulu — il remporte la présidentielle et devient le premier dirigeant à accéder au pouvoir par transition électorale dans l'histoire de la RDC.
Cette accession au pouvoir dans un contexte d'opacité électorale a durablement marqué la légitimité perçue de Tshisekedi. Ses partisans rappellent que sa réélection en décembre 2023 avec 73 % des voix face notamment à Moïse Katumbi lui a fourni une légitimité populaire incontestable. Ses détracteurs soulignent que les conditions de 2023 restaient loin des standards d'une élection pleinement libre et transparente dans un pays de la taille d'un continent.
L'UDPS et sa relation ambiguë à la Constitution
Un élément crucial pour comprendre les déclarations de Tshisekedi est l'histoire de son propre parti avec la Constitution congolaise de 2006. Il l'a lui-même rappelé lors de sa conférence de presse du 6 mai : l'UDPS a toujours contesté cette Constitution, qu'elle considère comme un texte imposé dans des conditions peu démocratiques sous le régime de Joseph Kabila. Pour Tshisekedi et ses proches, la révision de la Constitution n'est pas un coup de force : c'est une revendication ancienne du camp démocratique tel qu'il se définit lui-même.
Mais ses opposants rétorquent que cette logique est circulaire et dangereuse : si chaque dirigeant peut contester la Constitution qui limite son mandat, le concept même de règle du jeu institutionnelle perd tout sens. «On ne peut pas à la fois se dire démocrate et agir de façon à détruire les fondements institutionnels de la démocratie», résume l'opposant Delly Sessanga, cité par La Nouvelle Tribune.
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Le terrain préparé par la majorité présidentielle
Les déclarations du 6 mai 2026 ne surgissent pas de nulle part. Elles s'inscrivent dans une séquence méticuleusement orchestrée par la majorité présidentielle, ce que les observateurs ont appris à lire comme une technique désormais rodée dans les démocraties fragiles du monde entier : le «ballon d'essai institutionnel».
Le 14 décembre 2024, le député Paul Gaspard Ngondankoy, membre de la majorité, dépose une proposition de loi encadrant l'organisation d'un référendum. Le texte reste discret pendant quelques mois. Puis, le 30 avril 2026 — soit six jours avant la conférence de presse de Tshisekedi — Ngondankoy défend ce projet devant l'Assemblée nationale, dans une séance qui passe presque inaperçue. L'Union sacrée, l'alliance de partis composant la majorité présidentielle, contrôle l'écrasante majorité des sièges du Parlement — plus de 90 %.
Comme par hasard, une semaine plus tard, le président parle publiquement d'un «référendum» et d'un troisième mandat. Pour l'analyste politique Christian Moleka, coordinateur de la Dynamique des politologues en RDC, cité par Afrikarabia, «plusieurs scénarios plaident pour un maintien au pouvoir de Félix Tshisekedi après 2028». Il cite notamment : la prolongation du mandat actuel pour raisons sécuritaires, le report des élections, et un changement constitutionnel par référendum.
La Commission électorale silencieuse
L'autre signal d'alarme vient de l'institution censée organiser les élections de 2028 : la Commission électorale nationale indépendante (CENI). En avril 2025, la CENI avait publié sa feuille de route pour les scrutins à venir. Un an plus tard, les retards s'accumulent. La cartographie électorale, l'enrôlement des électeurs et le financement du scrutin sont tous en retard.
Selon Christian Moleka, «il y a des raisons de s'inquiéter parce qu'en principe, au sortir des élections, on aurait dû évaluer les réformes électorales. À ce jour, le Parlement est totalement muet». Il ajoute : «Rien non plus sur l'avenir du bureau de la CENI dont le mandat arrive à échéance en 2027.»
Ces retards, combinés aux déclarations présidentielles, créent un vide institutionnel préoccupant. Si la CENI n'est pas opérationnelle et si le Parlement ne se saisit pas des réformes nécessaires, c'est mécaniquement une impossibilité matérielle d'organiser des élections en 2028 qui se profile — indépendamment même de la guerre.
La guerre de l'est comme argument ultime
La carte maîtresse de Tshisekedi est géographique et humanitaire. Depuis 2021, la rébellion du M23, largement soutenue par le Rwanda selon les experts et les rapports de l'ONU — ce qu'Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, a rappelé — a déstabilisé en profondeur les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu dans l'est de la RDC. En 2025, l'International Crisis Group estimait que Paul Kagame avait de facto annexé ces provinces par le biais de ses forces alliées.
Pour Tshisekedi, la situation est simple : comment organiser des élections crédibles si une partie significative du territoire national est sous le contrôle de forces rebelles soutenues par un pays étranger ? Comment enrôler des millions d'électeurs déplacés ? Comment sécuriser des bureaux de vote dans des zones de combat actif ?
L'argument est légitime sur le fond. Il est aussi le plus difficile à contester publiquement, car quiconque réfute la logique du report électoral semble indifférent au sort des populations de l'est du pays.
Mais ses opposants ont une réponse : si la guerre justifie le report des élections, pourquoi ne justifie-t-elle pas aussi l'impossibilité d'organiser un référendum constitutionnel ? Delly Sessanga a posé cette question avec une netteté désarmante : «Le président Tshisekedi annonce urbi et orbi sa volonté de violer la Constitution. Il dit ne pas pouvoir organiser les élections tant que la guerre continuera. Mais alors, comment va-t-il organiser un référendum ?»
LES VOIX CONTRAIRES : L'ÉGLISE, L'OPPOSITION, LA SOCIÉTÉ CIVILE
Le cardinal Ambongo et l'Église catholique
En RDC, l'Église catholique n'est pas une institution comme les autres. Historiquement, elle a joué un rôle de contrepoids crucial face aux dérives des pouvoirs successifs. En 2018, des observateurs de l'Église catholique avaient fourni des données électorales suggérant que Martin Fayulu, et non Tshisekedi, était le vainqueur réel de la présidentielle.
Le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, figure morale de premier plan, a dénoncé publiquement le projet de modification de la Constitution. Dans ses sermons et ses déclarations publiques, il a estimé que toute révision constitutionnelle dans le contexte actuel détournerait l'attention des problèmes réels du pays — la guerre à l'est, la pauvreté, l'insécurité. L'Église envoie un signal clair : elle ne sera pas complice d'un glissement institutionnel.
Ce positionnement est lourd de sens. Dans un pays où la pratique religieuse est massive et où les congrégations religieuses constituent des réseaux d'influence considérables, l'opposition de l'Église catholique à une révision constitutionnelle est un frein politique et symbolique de taille.
L'opposition et le miroir de 2016
L'ironie de la situation n'est pas perdue pour l'opposition : Félix Tshisekedi est le fils d'Étienne Tshisekedi, qui a passé une vie entière à combattre les chefs d'État qui s'accrochaient au pouvoir. Et Félix lui-même, dans sa vie d'opposant, s'est battu dans la rue contre le «glissement électoral» orchestré par Joseph Kabila en 2016 — les tentatives de ce dernier pour prolonger son mandat au-delà des limites constitutionnelles.
L'opposant Delly Sessanga l'a rappelé avec une précision chirurgicale : si Tshisekedi tentait de faire en 2026-2028 ce qu'il dénonçait chez Kabila en 2016, il se retrouverait à incarner exactement le type de dirigeant que son père et lui ont combattu toute leur vie.
Ce miroir historique est politiquement explosif. Il prive Tshisekedi de l'argument moral et biographique sur lequel s'est construite sa légitimité politique depuis les années 2000. L'héritage Tshisekedi père, qui a tout sacrifié pour la démocratie, serait alors retourné contre son fils.

LE CONTEXTE AFRICAIN : TSHISEKEDI N'EST PAS SEUL
Pour comprendre la portée des déclarations de Tshisekedi, il est indispensable de les inscrire dans le contexte africain plus large. Car si la situation de la RDC a ses spécificités, la tentation du maintien au pouvoir par des moyens extra-constitutionnels est une tendance de fond qui traverse le continent.
Ibrahim Traoré et le refus affiché de la démocratie.
Aucune comparaison n'est plus frappante que celle du capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso. Là, pas de précautions rhétoriques, pas de formules conditionnelles. Lors d'une interview diffusée le 2 avril 2026 sur la chaîne nationale RTB, le chef de l'État a déclaré sans détour : «Les gens doivent oublier la question de la démocratie. La démocratie n'est pas pour nous.»
Arrivé au pouvoir par un coup d'État en septembre 2022 — son deuxième, après avoir participé à un premier renversement en janvier 2022 — Traoré a méthodiquement détricoté les institutions démocratiques du pays. Il a dissous la Commission électorale indépendante en juillet 2025, interdit tous les partis politiques quelques mois plus tard, et proclamé la Révolution progressiste populaire (RPP) le 1er avril 2025, un cadre idéologique de rupture totale.
Sa rhétorique anti-occidentale et sa posture souverainiste lui ont valu une popularité réelle au sein de la diaspora africaine et une couverture médiatique abondante via les réseaux RT Africa et des comptes pro-Russie sur les réseaux sociaux. Mais les chiffres du terrain racontent une autre histoire : depuis son arrivée, les décès liés aux violences jihadistes ont triplé, passant de 6 630 sur les trois années précédant son coup d'État à 17 775 sur les trois années suivantes, selon l'Africa Center for Strategic Studies.
La distinction entre Tshisekedi et Traoré est essentielle. Le premier est un dirigeant élu dans le cadre d'un processus électoral — certes imparfait — qui évoque un «référendum» et un «troisième mandat si le peuple le souhaite». Le second est un putschiste qui a assumé publiquement son refus de toute légitimité électorale. Mais les deux signaux, dans deux contextes différents, convergent vers la même direction : le pouvoir qui refuse de se soumettre au verdict des urnes.
Mali : Goïta, président jusqu'en 2030 sans élection
Au Mali, le général Assimi Goïta a emprunté une voie différente mais tout aussi révélatrice. Arrivé au pouvoir par un coup d'État en 2021, il a promis à plusieurs reprises d'organiser des élections, n'a cessé de repousser les délais, et s'est finalement autoproclamé président jusqu'en 2030 sans aucune consultation populaire. En juillet 2025, le parlement de transition — qu'il contrôle totalement — a adopté une loi lui accordant un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable «autant de fois que nécessaire».
Human Rights Watch documente une répression systématique : opposants emprisonnés ou disparus, partis politiques interdits, journalistes critiques envoyés de force sur le front. La situation sécuritaire, elle, continue de se dégrader. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026, qui ont failli faire tomber Bamako et ont coûté la vie au ministre de la Défense, illustrent l'échec retentissant de la promesse de sécurité sur laquelle le pouvoir militaire malien a fondé toute sa légitimité.
Niger et la logique de l'Alliance des États du Sahel
Au Niger, le général Abdourahamane Tiani suit le même chemin. Après le coup d'État du 26 juillet 2023, les partis politiques ont été dissous, les institutions démocratiques suspendues, et l'Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Burkina Faso a officialisé la sortie de la CEDEAO en janvier 2025.
Cette alliance sahélienne constitue un phénomène inédit : trois pays voisins, tous sous contrôle militaire, ont décidé collectivement de se soustraire au cadre régional de gouvernance démocratique. Ils ont quitté également l'Organisation internationale de la Francophonie, coupant les ponts avec les institutions multilatérales francophones. Leur rapprochement avec la Russie — Africa Corps, RT Africa, accords militaires sans conditionnalité — constitue une recomposition géopolitique majeure.
Gabon, Tchad, Guinée : le pattern se répète
La liste des pays africains où le pouvoir s'accroche par des moyens divers et variés est longue. Au Gabon, Brice Oligui Nguema, auteur du coup d'État de 2023, a été officiellement investi président en mai 2025 après avoir remporté près de 90 % des voix à une élection organisée après des modifications constitutionnelles qui lui en ouvraient la voie. Au Tchad, Mahamat Déby Itno — fils de l'ancien président tué au combat — a consolidé son pouvoir grâce à des élections contestées en 2024.
En Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya, auteur du coup d'État de 2021, continue de gouverner en promettant un calendrier de transition démocratique qui se fait attendre. En Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra a fait modifier la Constitution en 2023 pour pouvoir briguer un troisième mandat.
The Conversation identifie cinq points communs à cette vague de coups d'État et de maintiens au pouvoir : le discours souverainiste comme légitimation, l'usage de la sécurité comme prétexte, la complicité ou l'inaction des partenaires extérieurs, le soutien populaire initial exploité politiquement, et l'affaiblissement progressif de toutes les institutions de contre-pouvoir.
TSHISEKEDI : LE OUI ET LE NON
Revenons à notre question centrale : Tshisekedi veut-il réellement se maintenir au pouvoir ?
Les arguments du «oui»
1. Les signaux institutionnels sont trop nombreux pour être accidentels. La proposition de loi référendaire déposée en décembre 2024, défendue le 30 avril 2026, combinée aux déclarations du 6 mai 2026 dans la semaine qui suit — cette séquence est trop précise pour être fortuite. Elle ressemble à la technique du «test de l'opinion» : on avance un pion, on observe les réactions, et on décide de la prochaine étape en fonction du bruit généré.
2. La majorité présidentielle est structurellement en position de forcer le passage. L'Union sacrée contrôle plus de 90 % des sièges du Parlement. Si Tshisekedi voulait organiser un référendum constitutionnel ou faire voter un report électoral, il en a les moyens institutionnels. La question n'est pas s'il peut le faire, mais s'il osera assumer le coût politique et diplomatique d'un tel geste.
3. L'argument de la guerre est instrumentalisable à volonté. La guerre dans l'est du Congo ne cesse pas. Elle s'intensifie même, avec l'offensive du M23 soutenu par le Rwanda. Dans ces conditions, reporter indéfiniment des élections en arguant de l'impossibilité matérielle est une stratégie qui peut se défendre face aux partenaires internationaux.
4. Tshisekedi a peu de successeurs visibles dans son camp. L'Union sacrée est une coalition hétéroclite, unifiée autour de sa personne. Trouver un successeur capable de maintenir la cohésion de cette alliance tout en continuant les négociations sur la guerre à l'est est un défi considérable. La logique du pouvoir plaide pour que Tshisekedi se maintienne, même sans en avoir l'intention initiale.
Les arguments du «non»
1. La pression internationale est une contrainte réelle. La RDC est un pays sous perfusion d'aide internationale et de soutien diplomatique occidental. Toute tentative de révision constitutionnelle pour un troisième mandat entraînerait des sanctions, un isolement diplomatique et une crise de financement significative. Tshisekedi en est conscient.
2. L'héritage paternel comme ligne rouge. Félix Tshisekedi a construit toute sa légitimité sur la mémoire de son père, martyr de la démocratie congolaise. Violer la Constitution de 2006 pour se maintenir au pouvoir serait une trahison symbolique si massive qu'elle risquerait de déchirer définitivement le voile de légitimité morale qui entoure sa présidence.
3. L'opposition est structurée et vocale. Le cardinal Ambongo, Delly Sessanga, Moïse Katumbi et d'autres leaders politiques et religieux constituent un réseau d'opposition crédible, ancré dans la population. Un coup de force institutionnel entraînerait une mobilisation populaire dont les conséquences seraient imprévisibles dans un pays de 105 millions d'habitants déjà fragilisé par des années de conflit.
4. Les déclarations restent ambiguës et dénégables. «Je n'ai pas sollicité de troisième mandat, mais si le peuple le souhaite, j'accepterai.» Cette formule est précisément calibrée pour maintenir l'ambiguïté. Tshisekedi peut demain soutenir qu'il n'a jamais demandé quoi que ce soit, que c'était une réponse hypothétique à une question journalistique. Il garde toutes les portes ouvertes.
La lecture la plus probable : le maintien du flou stratégique
À ce stade, la lecture la plus probable est que Tshisekedi pratique ce que les politologues appellent le «flou stratégique» : maintenir l'ambiguïté sur ses intentions réelles afin de garder un maximum d'options ouvertes, de tester les limites de ce que la communauté internationale est prête à accepter, et de laisser ses lieutenants faire avancer les textes institutionnels pendant qu'il se distancie publiquement.
C'est une technique qui a fait ses preuves sur le continent. Ce que Kabila a tenté en 2016 — sous une forme plus maladroite — Tshisekedi semble vouloir affiner. Le successeur possible du «glissement électoral» de 2016 serait le «glissement constitutionnel» de 2026-2028, mieux habillé, mieux argumenté, mais identique dans sa logique profonde.
ES LEÇONS POUR LA DÉMOCRATIE AFRICAINE
La démocratie formelle vs la démocratie substantielle
Un des arguments les plus utilisés par les dirigeants qui résistent à l'alternance est la distinction entre démocratie «formelle» et démocratie «substantielle». La démocratie formelle, ce sont les élections, les mandats, les constitutions. La démocratie substantielle, c'est le bien-être des populations, la sécurité, le développement économique.
Cette distinction, légitime sur le plan philosophique, est dangereuse quand elle est utilisée par ceux qui sont au pouvoir pour justifier de rester au pouvoir. Car dans ce cas, le juge de la «démocratie substantielle» est précisément celui dont le mandat est mis en question — ce qui crée un conflit d'intérêts structurel insoluble.
Ibrahim Traoré va encore plus loin en affirmant que la démocratie est un modèle occidental inadapté à l'Afrique. Mais cette thèse, qui peut séduire ceux qui en ont assez de l'ingérence des anciennes puissances coloniales dans les affaires africaines, ignore un fait empirique : partout dans le monde, les régimes autoritaires ont produit davantage de pauvreté, de violence et d'instabilité que les démocraties. La corrélation n'est pas parfaite, mais elle est statistiquement solide.
Le rôle de la société civile et des institutions religieuses
Dans ce contexte, les acteurs non étatiques — société civile, Église catholique, médias indépendants, associations professionnelles — jouent un rôle de garde-fou dont l'importance ne peut pas être sous-estimée. En RDC, l'Église catholique a historiquement été le seul contre-pouvoir crédible face aux tentations autoritaires du pouvoir central. Son positionnement actuel contre la révision constitutionnelle est un signal dont Tshisekedi ne peut faire l'économie.
De même, les organisations régionales africaines — CEDEAO, Union africaine — malgré leurs limites et leurs incohérences, constituent un cadre de pression symbolique et politique. La suspension des pays sahéliens de la CEDEAO, puis leur sortie de l'organisation, illustre à la fois la résistance de ces mécanismes et leurs limites face à des dirigeants déterminés.
La responsabilité des partenaires extérieurs
La communauté internationale porte une lourde responsabilité dans la fragilisation de la démocratie africaine. The Conversation identifie l'incohérence internationale comme l'un des facteurs les plus déstabilisateurs : certains coups d'État provoquent des sanctions sévères, d'autres sont largement tolérés. Au Tchad, la prise de pouvoir de Mahamat Déby en 2021 a été rapidement légitimée par les acteurs internationaux.
Cette incohérence envoie un message clair aux putschistes potentiels : les conséquences de la prise du pouvoir dépendent moins de la légalité de l'acte que des intérêts géostratégiques des grandes puissances. Une leçon que Traoré, Goïta et Tiani ont parfaitement assimilée en jouant la carte russe.
VERS UNE NOUVELLE ÈRE POUR LA DÉMOCRATIE AFRICAINE ?
Le 6 mai 2026, Félix Tshisekedi a ouvert une boîte de Pandore. Peut-être à dessein. Peut-être pour tester les réactions. Peut-être parce que, pris dans les contradictions de sa situation — la guerre à l'est, la pression de ses alliés, le poids du pouvoir après sept ans — il cherche genuinement une sortie qui lui permettrait de continuer à gouverner sans trahir complètement son héritage familial.
Ce qui est sûr, c'est que le débat sur son maintien au pouvoir est désormais ouvert. Il ne peut plus être refermé. Et ce débat s'inscrit dans un tableau africain bien plus sombre : du Burkina Faso qui rejette formellement la démocratie, au Mali où le chef de la junte se nomme lui-même président à vie, au Gabon et au Tchad où des élections de façade ont légitimé des régimes militaires.
L'Afrique de 2026 n'est pas sans démocraties réelles. Le Bénin vient d'organiser une élection présidentielle dans le calme. Le Sénégal a vécu en 2024 une alternance démocratique remarquable avec l'élection de Bassirou Diomaye Faye. La Tanzanie, le Botswana, le Ghana continuent de fonctionner dans un cadre institutionnel relativement solide.
Mais la tendance lourde, celle qui marque le continent depuis 2020, est celle des coups d'État, des mandats sans fin et des constitutions révisées à la convenance du pouvoir en place. Une tendance que les déclarations de Tshisekedi, qu'elles aboutissent ou non à un troisième mandat, contribuent à normaliser dans la conscience collective.
La vraie question n'est peut-être pas «Tshisekedi veut-il se maintenir au pouvoir ?». La vraie question est : «Pourquoi les systèmes politiques africains continuent-ils de produire des dirigeants qui, quelle que soit leur histoire personnelle, finissent par résister à l'alternance ?»
La réponse n'est pas simple. Elle tient à l'histoire coloniale, à la fragilité institutionnelle héritée des indépendances bâclées, à la pauvreté qui rend le pouvoir politique la principale voie d'accès aux ressources, aux intérêts extérieurs qui ont souvent préféré la stabilité à la démocratie.
Mais une chose est sûre : tant que ces causes profondes ne seront pas adressées, aucun dirigeant africain — aussi démocrate que soit son parcours personnel — ne sera complètement à l'abri de la tentation de rester.
Ce dossier se poursuit. Dans le prochain article : la mécanique du référendum constitutionnel en RDC, les précédents africains et les implications géopolitiques d'un troisième mandat de Tshisekedi.
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