KIGALI, 15 mai 2026 (Le Grand Courant) — La deuxième et dernière journée de la 13e édition de l'Africa CEO Forum s'est refermée ce vendredi à Kigali sur une double séquence marquante : un Panel des Présidents tendu où Bola Tinubu, Brice Clotaire Oligui Nguema et Paul Kagame ont croisé le fer sur la capacité de l'Afrique à transformer ses alliances en actifs stratégiques, et une cérémonie des Africa CEO Forum Awards qui a couronné le milliardaire nigérian Abdul Samad Rabiu CEO de l'Année. Entre discours de rupture, promesses d'investissements et trophées décernés à des entrepreneurs qui font — plutôt qu'ils ne parlent —, cette journée finale a voulu incarner, en actes, le slogan de l'édition : « Scale or Fail ».

Un Panel des Présidents sous haute tension : l'Afrique peut-elle transformer ses alliances en actifs stratégiques ?

La seconde journée du Africa CEO Forum 2026 s'est ouverte à Kigali sous le signe d'une question que peu d'interlocuteurs osent formuler aussi directement dans les enceintes diplomatiques habituelles : l'Afrique dispose-t-elle des outils, de la volonté et de l'architecture institutionnelle nécessaires pour convertir ses alliances continentales en véritables leviers économiques ? C'est autour de cette interrogation que le Panel des Présidents — séquence traditionnellement placée en clôture des grandes éditions de l'Africa CEO Forum — a réuni ce vendredi des chefs d'État dont les trajectoires économiques divergent considérablement, mais dont l'ambition affichée converge : faire de l'Afrique un poids lourd de la prochaine configuration du monde.

Les présidents Bola Tinubu du Nigéria et Brice Clotaire Oligui Nguema du Gabon ont ainsi animé ce panel présidentiel autour du thème « L'Afrique peut-elle transformer ses alliances continentales en actifs stratégiques ? », en présence du président rwandais Paul Kagame, maître de cérémonie naturel d'un sommet que son pays accueille pour la troisième fois.

De ce côté-là de la scène, Bola Ahmed Tinubu a choisi l'offensive. À Kigali, le président nigérian avait préparé une adresse intitulée « Holding the Line : Nigeria's Reform Bet in a Fractured World », visant à présenter les progrès de ses réformes économiques et à positionner le Nigéria comme destination d'investissement de premier plan sur le continent. Un discours calibré pour séduire un parterre de 2 800 décideurs, mais aussi pour répondre aux doutes qui persistent sur la trajectoire d'une économie nigériane encore meurtrie par la dévaluation du naira et l'inflation galopante de ces dernières années.

La séance inaugurale avait déjà vu les présidents Kagame, Ghazouani, Oligui Nguema et Tinubu intervenir conjointement sur les enjeux de l'intégration continentale. Cette continuité entre les deux journées a d'ailleurs constitué l'une des forces de cette édition 2026 : une cohérence thématique rare, qui a permis aux débats de monter progressivement en intensité, sans se dissoudre dans la succession de panels déconnectés qui caractérise parfois ce type de grand-messe.
Du côté gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema s'est livré à un exercice de séduction assumé. Interrogé sur la politique d'investissements de son pays, le président Oligui Nguema a réaffirmé la vision du Gabon en faveur de partenariats équilibrés fondés sur la création de valeur locale et les coentreprises. « Nous demandons à tous de venir investir au Gabon », a-t-il lancé devant les participants. Un appel aux capitaux appuyé sur un catalogue de ressources — manganèse, pétrole, terres arables — que Libreville veut désormais transformer localement, plutôt que d'en exporter la matière brute.

Il faut cependant nommer ce que l'exercice du Panel des Présidents comporte toujours de risque : celui de l'incantation. Kagame a beau avoir fait du Rwanda un modèle d'efficacité institutionnelle cité en exemple sur tout le continent, la présence simultanée de chefs d'État dont les économies n'appliquent pas encore les règles de base de la ZLECAf — pourtant votée il y a dix ans — dit quelque chose sur l'écart entre les forums et les faits. Dans son intervention, le président gabonais a plaidé pour un panafricanisme pragmatique axé sur des résultats concrets et une intégration économique capable de transformer les alliances africaines en véritables actifs stratégiques, tout en soulignant les défis liés à la pérennité des expériences passées de coopération africaine.

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Tinubu à Kigali : vendre le Nigéria dans un monde fracturé

La présence de Bola Tinubu à Kigali mérite qu'on s'y attarde. Car le président nigérian ne s'est pas rendu au Africa CEO Forum comme un simple chef d'État en exercice s'acquittant d'une obligation protocolaire. Tinubu s'est rendu à Kigali pour réaffirmer l'engagement du Nigéria envers l'unité africaine, les partenariats stratégiques et le développement durable impulsé par le secteur privé. Avant l'ouverture officielle des travaux, il avait tenu une réunion bilatérale avec Paul Kagame au village présidentiel d'Urugwiro — un geste diplomatique qui, en creux, dit aussi la nécessité pour Abuja de reconstruire une image d'économie fiable, dans un contexte où les réformes douloureuses de suppression des subventions aux carburants ont fortement impacté les couches populaires.

Le directeur général de l'IFC, Makhtar Diop, avait dès le premier jour insisté sur la nécessité de renforcer les fondamentaux macroéconomiques des économies africaines pour bâtir davantage de résilience, évoquant l'accès à l'énergie, les infrastructures de transport, l'agriculture, la santé, le développement des compétences et l'industrialisation comme leviers essentiels. Des thèmes que Tinubu a fait siens dans sa propre intervention, conscient que les investisseurs présents à Kigali n'achètent pas des discours, mais des certitudes.

Mais c'est peut-être dans les coulisses de la deuxième journée que se sont joués les actes les plus significatifs. La Côte d'Ivoire, représentée par son Premier ministre Robert Beugré Mambé, a conduit plusieurs rencontres bilatérales avec des investisseurs et partenaires économiques intéressés par le marché ivoirien, dans le cadre de la mise en œuvre d'un Plan National de Développement 2026-2030 visant 114 838,5 milliards FCFA d'investissements, dont plus de 70 % attendus du secteur privé. Le contraste entre cette approche méthodique et d'autres délégations venues sans plan structuré n'a pas échappé aux observateurs.

La Guinée, elle, jouait une partition particulière. La délégation guinéenne, conduite par le président Mamadi Doumbouya, portait l'ambition du programme Simandou 2040 qui prévoit la mobilisation de plus de 200 milliards de dollars sur 122 projets phares à horizon quinze ans, dans le cadre de la première sortie internationale du Guinea Development Board (GDB), créé par décret présidentiel en mars 2026. Pour un pays longtemps perçu comme instable, cette présence à Kigali avec une agence souveraine de développement neuve constituait un signal politique fort.

La nuit des Africa CEO Forum Awards : quand les trophées parlent plus fort que les discours

Si le Panel des Présidents a occupé les esprits dans la journée, c'est la cérémonie des Africa CEO Forum Awards qui a, le soir venu, cristallisé l'attention sur ce que le capitalisme africain peut, concrètement, produire comme réussites. Six entreprises et dirigeants ont été récompensés lors de cette édition 2026 — et le palmarès dit, à sa façon, quelque chose sur les priorités du moment.

La distinction la plus attendue — le titre de CEO de l'Année — a été remise à Abdul Samad Rabiu, fondateur et président du groupe BUA, en reconnaissance de son bilan industriel et de son action philanthropique à travers ASR Africa, fondation à laquelle il consacre 100 millions de dollars par an à travers le Nigéria et le continent. Une reconnaissance qui fait écho à un parcours d'entrepreneur bâtisseur dans un pays où l'industrie manufacturière locale a trop longtemps cédé la place aux importations.

East African Holding, conglomérat éthiopien fondé il y a plus d'un siècle, a pour sa part décroché le Family Business Award, consacrant la résilience d'une entreprise multi-générationnelle qui a traversé les upheavals politiques de l'Éthiopie du XXe siècle pour s'imposer comme l'un des fleurons du capitalisme privé est-africain. Spiro, entreprise de mobilité électrique, a également été distinguée lors de cette cérémonie : ayant levé 150 millions de dollars entre fin 2025 et début 2026, avec plus de 80 000 motos électriques déployées, plus de 2 500 stations d'échange de batteries et 30 millions d'échanges de batteries réalisés à ce jour, la société incarne la promesse d'une industrialisation africaine par le bas.

Ces trophées ne sont pas anodins. Ils signalent une maturité croissante du capitalisme africain — non plus celui des matières premières brutes vendues à prix cassé à l'international, mais celui de la transformation locale, de la valeur ajoutée, du déploiement à l'échelle continentale.

SAVOIR+ : Le groupe BUA, fondé par Abdul Samad Rabiu, comprend BUA Foods (revenus de 1,77 trillion de nairas, soit environ 1,3 milliard de dollars en 2025) et BUA Cement (capitalisation boursière d'environ 14,16 trillions de nairas, soit ~10,3 milliards de dollars). À travers sa fondation ASR Africa, Rabiu s'engage à hauteur de 100 millions de dollars par an pour des projets de développement au Nigéria et sur le continent. (Abdul Samad Rabiu et Paul Kagamé, à Kigali le 15 Mai 2026)

Le discours de Rabiu : quand le lauréat devient le censeur

Recevoir un prix et en profiter pour dire des vérités inconfortables à la salle — c'est rarement le script attendu lors d'une cérémonie de gala. Mais Abdul Samad Rabiu a fait exactement cela. Devant un parterre de chefs d'État, de ministres et de grands patrons, le nouveau CEO de l'Année a choisi l'inconfort plutôt que la déférence.
« Vos Excellences, l'Afrique ne manque pas d'ambition, a-t-il déclaré. Ce dont elle a manqué, c'est d'une exécution coordonnée à grande échelle. » Une phrase sèche, presque chirurgicale, adressée dans une salle qui venait de passer deux jours à débattre de l'urgence de la taille critique. Comme si Rabiu voulait dire : le diagnostic est posé depuis des années — c'est l'action qui manque.

Il a illustré son propos par des chiffres percutants : l'Afrique détient environ 30 % des réserves mondiales de minéraux et environ 60 % des terres arables de la planète, mais ne capte qu'une fraction infime de la valeur générée par ces ressources. Quatre pays africains produisent environ 75 % du cacao mondial, pourtant le continent ne s'approprie qu'une mince part d'une industrie chocolatière pesant 200 milliards de dollars.

Le cas du Nigéria est, à lui seul, révélateur du paradoxe africain. Le pays assoit ses réserves sur plus de quatre milliards de tonnes de minerai de fer, mais dépense entre 3 et 4 milliards de dollars par an pour importer de l'acier. Le schéma — matières premières quittant le continent, produits finis y revenant à prix majoré — se répète dans tous les secteurs. Et Rabiu sait de quoi il parle : BUA a précisément bâti sa fortune en cassant ce cycle dans le ciment, entrant en production alors que le Nigéria demeurait dépendant des importations malgré des gisements de calcaire extraordinaires.

La conclusion de son discours n'avait rien d'une formule de façade. « Le moment est là. Le choix nous appartient et le temps, c'est maintenant. L'Afrique à grande échelle n'est pas une aspiration, c'est une décision », a-t-il dit. Une décision qui, a-t-il précisé, ne passe pas par des résolutions de forum, mais par des réformes structurelles — moins de protection des importateurs, plus de liberté commerciale entre pays africains, et une ZLECAf qui fonctionne pour les entreprises qui vendent des biens transformés à travers les frontières.

Ce que Kigali 2026 laisse derrière elle : un bilan en demi-teinte et une feuille de route fragile

Deux jours de Kigali. 2 800 participants. Six chefs d'État. Des centaines de panels, de bilatérales, de déjeuners stratégiques. Que retenir, au fond, de cette 13e édition du Africa CEO Forum ?

D'abord, une intensité nouvelle. Dans un environnement international marqué par la montée des tensions commerciales, le recul du multilatéralisme et la concurrence croissante des grands blocs économiques, Kigali s'est voulu comme le laboratoire d'un nouveau logiciel économique africain. La formule est belle, mais elle exige d'être vérifiée sur le long cours.

Ensuite, une reconnaissance que la ZLECAf, dix ans après le lancement de ses négociations, n'est toujours pas pleinement opérationnelle. Amir Ben Yahmed, PDG de Jeune Afrique Media Group, a pointé les obstacles persistants : barrières réglementaires, restrictions de capitaux et manque de mécanismes de suivi dans la mise en œuvre de la ZLECAf, appelant à dépasser les discours pour bâtir de véritables champions continentaux.

Enfin, une montée en puissance visible du secteur privé africain comme acteur autonome, capable de s'émanciper de la tutelle des financements extérieurs. Le Maroc était là avec une délégation de poids, conduite par Karim Zidane, ministre délégué chargé de l'Investissement, incluant des responsables de l'AMDIE, de l'ONHYM, du Groupe OCP et de l'Université Mohammed VI Polytechnique, ainsi que des acteurs privés issus de la banque, de la finance, des assurances, de la pharmacie et de l'industrie.
Cette édition 2026 ne restera peut-être pas comme celle de toutes les décisions. Mais elle aura au moins posé, avec une clarté inhabituelle, la question centrale : est-ce que l'Afrique veut vraiment changer d'échelle, ou continuera-t-elle d'en parler lors de son prochain forum ?

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Auteur
May 15, 2026 23:20
Crée
May 15, 2026 23:22
Mis à jour
Africa CEO Forum Awards : les lauréats 2026 dévoilés
3min
Temps de lecture
May 15, 2026 23:22
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